Jérôme Blanc / Centre Auguste et Léon Walras*
21/4/98
Les monnaies parallèles sont
des moyens de paiement et des unités de compte très divers employés aux côtés
des monnaies nationales. Un essai de recension des monnaies parallèles sur une
période récente (1988-96) révèle leur existence dans des situations que l’on
peut qualifier de normales. Cette permanence conduit à interroger la théorie
économique. Or elle ne s’y intéresse que de façon très marginale et éprouve
beaucoup de difficultés à en rendre compte. Ce texte esquisse les pistes d’un
réexamen critique du concept de monnaie et d’un schéma général de pratiques
monétaires intégrant la possibilité de leur emploi permanent.
Parallel money consist of
means of payment and units of account of very different sorts. They are
employed beside the national currencies. An
inventory of parallel money on a recent period (1988-96) gives evidences of
their use in “ normal ” circumstances. These evidences lead to
question the way the economic theory considers such a phenomenon ; but it
considers parallel money as fringing situations and shows great difficulties to
take it into account. This text outlines the ways to a critical reappraisal of
the money concept and to a general schema of monetary uses of which parallel
money would be an integrant part.
Jérôme Blanc / Centre Auguste et Léon Walras*
21/4/98
L’emploi de monnaies qui se
substituent à celle nationale est une situation que les économistes connaissent
et étudient fréquemment. Le phénomène de la dollarisation et celui de la
substitution des monnaies (currency substitution) a donné lieu à une
littérature très abondante tentant d’évaluer les déterminants de ces phénomènes
ainsi que leurs implications sur les taux de change et sur l’efficacité des
politiques monétaires[2]. Au coeur de ces études se trouvent donc des monnaies
de diverses origines nationales, des currencies au sens anglo-saxon ;
leur juxtaposition dans les portefeuilles des agents produit un phénomène que
l’on peut qualifier de monnaies parallèles.
Cette observation de la
dollarisation de certaines économies ou de la substitution de diverses monnaies
nationales constitue le point de départ d’une réflexion qui élargit
considérablement la perspective des monnaies parallèles. Cette observation de
la possibilité que les agents économiques emploient d’autres monnaies que la
monnaie nationale soulève en effet deux grandes questions :
- Que sont précisément ces pratiques et sont-elles
fréquentes ?
- Dès lors, comment la théorie économique en
tient-elle compte et que faire si elle le fait de façon incorrecte ou partielle
?
Répondre à la première
question conduit à voir d’un oeil nouveau les monnaies parallèles. Celles-ci ne
se limitent plus à des monnaies nationales dont la confrontation dans les
portefeuilles des agents produirait un certain degré de substitution des
monnaies ou de dollarisation, mais elles prennent l’aspect d’un vaste ensemble
d’instruments monétaires (c'est-à-dire employés en paiement et / ou en compte)
qui ne se réduisent pas aux monnaies nationales et dont le caractère monétaire
est parfois discutable. Le choix qui est celui de ce travail est ainsi
d’observer et d’analyser les pratiques monétaires des acteurs ; de ce
point de vue, tout instrument prend un caractère monétaire dès lors qu’il est
employé en compte ou en paiement. Cela n’en fait pas pour autant de la monnaie
; on verra du reste que le point de vue adopté des pratiques monétaires
induit un retour théorique sur le concept de monnaie.
Il apparaît en définitive que
des monnaies parallèles sont employées dans tous les pays contemporains sous
des formes extrêmement diverses qui ne se réduisent pas à la seule
dollarisation, sorte de sommet émergé de l’iceberg (I). Dès lors, même si la
théorie économique tente de rendre compte de certains de ces usages tels que la
dollarisation ou la substitution des monnaies, il apparaît qu’elle ne parvient
pas à rendre correctement compte de ce caractère généralisé, permanent et
diversifié de l’emploi de monnaies parallèles (II). Ceci conduit à interroger
les fondements de la théorie monétaire, c'est-à-dire conduit à une réflexion
sur le concept de monnaie et sur les déterminants de l’acceptation collective
des instruments monétaires (III).
I. Evaluation de l’ampleur
et de la nature des monnaies parallèles
A) Définition des monnaies parallèles et cadre de la recherche
B) Typologie et origine des instruments monétaires parallèles
1) Quatre groupes de monnaies parallèles
2) La catégorie transversale des paramonnaies
C) Les monnaies parallèles comme réalité permanente de nos sociétés
II.
Théorie monétaire et monnaies parallèles : une explication insuffisante
A) Monnaies parallèles et réformes de l’organisation monétaire
B) Substitution des monnaies et hyperinflation
III.
Enjeux théoriques des monnaies parallèles et pistes de recherche
A) Les enjeux théoriques des monnaies parallèles
B) Pistes de réexamen critique du concept de monnaie
C) Pistes d’analyse du processus d’intégration sociale de la monnaie
Cette interrogation sur les
monnaies parallèles nécessite en premier lieu une sorte d’enquête afin
d’évaluer l’ampleur et la diversité du phénomène[3]. Celui-ci est abordé sous l’angle des pratiques
monétaires. Les monnaies parallèles sont ainsi définies comme :
- des unités de compte différentes de l’unité de
compte nationale ;
- des moyens de paiement différents des moyens de
paiement nationaux, ceux-ci étant définis comme des moyens de paiement qui
disposent du pouvoir libératoire légal, qui disposent d’une garantie de
convertibilité en monnaie centrale et qui sont émis sous un certain contrôle de
l’autorité monétaire nationale.
Les monnaies parallèles sont
donc des instruments monétaires que les acteurs emploient en compte et / ou en
paiement. Les deux fonctions monétaires de compte et de paiement sont au coeur
de cette recherche. A ce strict niveau définitionnel, on peut mettre de côté la
fonction de réserve car, si elle possède un rôle évident dans la dynamique de
l’économie et dans le comportement d’épargne et d’investissement des acteurs,
elle n’en demeure pas moins une fonction non autonome des deux fonctions fondamentales
que sont le compte et le paiement, et non spécifiquement monétaire dans la
mesure où tout bien peut constituer une réserve de richesse mais n’en constitue
pas pour autant un instrument monétaire[4].
La recherche d’exemples de
monnaies parallèles consiste à mettre en évidence des pratiques monétaires
portant sur des instruments de compte et / ou de paiement distincts de la
monnaie nationale telle que celle-ci vient d’être définie. Le cadre est celui
des relations internes à l’espace national, unité homogène de base en matière
monétaire[5].
Nous resserrons en outre
cette enquête sur la période 1988-96, très riche d’événements et de crises monétaires.
Cela permet de concentrer les observations et dresser un état des lieux des
pratiques monétaires parallèles dans le monde sur cette courte période. On a
ainsi recensé pour cette période 465 exemples d’emploi d’instruments monétaires
parallèles dans 136 Etats du monde. Compte tenu des limites de l’exercice en
termes de temps et de capacité à interroger les pratiques monétaires de chaque
pays en particulier, ce résultat laisse à penser que dans tout pays,
aujourd’hui, des instruments monétaires parallèles existent aux côtés de la
monnaie nationale, même lorsque celle-ci est considérée comme forte et
généralement acceptée par les acteurs. La typologie qui suit montrera en quoi
ce résultat n’est, au fond, guère surprenant.
Au fil de cette recension de
monnaies parallèles, il s’est avéré que le dollar et d’autres monnaies
étrangères ne constituent qu’une partie d’un très vaste ensemble d’instruments
monétaires parallèles qui ne se réduit pas aux seules devises. On peut
distinguer, selon l’origine de la création de ces instruments, quatre grands
groupes de monnaies parallèles et souligner la spécificité d’une catégorie
transversale, celle des paramonnaies. Chacun de ces quatre groupes, en effet, se
compose d’instruments a priori destinés à l’ensemble des acteurs et à
l’ensemble des biens et services disponibles, et d’instruments dont l’emploi
est a priori confiné à un ensemble très restreint de biens et services
et / ou d’acteurs : les paramonnaies.
|
|
Monnaie nationale |
|
|
|
|
Instruments |
|
58% |
Instruments monétaires issus d’une collectivité territoriale |
|
|
monétaires (instruments employés en |
Instruments monétaires |
7% |
Instruments monétaires issus d’organisations de type commercial ou administratif |
dont 29% sont |
|
compte ou en paiement) |
parallèles |
10% |
Instruments monétaires issus de collectivités de personnes à vocation non commerciale |
paramonétaires |
|
|
|
25% |
Instruments d’origine non spécifiquement monétaire |
|
Figure 1-Typologie des instruments monétaires
Il ne s’agit pas de prétendre
que l’ensemble des instruments monétaires parallèles recensés dans ces quatre
groupes sont de la monnaie ; en revanche, ils présentent un caractère
monétaire car ils sont l’objet de pratiques de compte et / ou de paiement.
Un premier groupe se compose
d’instruments créés dans le cadre de collectivités territoriales ou
contrefaisant ce genre d’instruments monétaires. 58% des instruments monétaires
parallèles recensés sur la période 1988-96 relèvent de ce groupe.
Ces collectivités
territoriales d’où proviennent des monnaies parallèles peuvent être l’Etat dans
lequel on tente justement d’observer des monnaies parallèles (anciennes
monnaies par exemple), des Etats étrangers (monnaies étrangères), mais aussi
des municipalités, des régions (monnaies de nécessité, monnaies locales,
monnaies de sécession), etc. Les instruments créés peuvent avoir des rôles
extrêmement limités (bons de privatisation émis dans les pays d’Europe centrale
et orientale au début des années 1990). Ils peuvent aussi être des indexateurs
destinés à se substituer peu à peu à l’unité de compte nationale défaillante à
cause d’un processus hyperinflationniste (Hongrie en 1946, Brésil en 1994). Il
faut enfin noter l’existence de contrefaçons de certains de ces instruments, en
particulier des contrefaçons de la monnaie nationale.
Parmi ce groupe de monnaies
parallèles, les monnaies étrangères sont les plus importantes. De façon
générale, elles constituent 33% du total des instruments monétaires parallèles
recensés sur la période 1988-96, tous groupes confondus. Le dollar américain
représente de 44% à 57% de ces monnaies étrangères[6] ; on trouve ensuite 10% de deutsche mark et 8% de
franc, forme métropolitaine et forme africaine cumulées.
S’il va de soi que les
monnaies étrangères sont les monnaies parallèles les plus fréquemment
identifiées (33% du total), ce sont aussi les plus identifiables comme telles
car, contrairement à d’autres instruments monétaires parallèles, elles sont
immédiatement pensées comme instruments monétaires. Ce sont en outre les
monnaies parallèles les plus gênantes car elles contrecarrent la volonté
généralement affichée d’imposer seule la monnaie nationale dans l’espace
monétaire d’un pays. Mais ce pourcentage de 33% montre surtout qu’il ne faut
pas réduire les monnaies parallèles aux seules monnaies étrangères.
Un second groupe, comprenant
7% du total des instruments monétaires parallèles recensés sur la période
1988-96, se compose d’instruments créés par des organisations de type
commercial (entreprises, banques, etc.) ou administratif (prisons, armée).
Il peut s’agir de monnaies de
nécessité, de monnaies dites “ privées ” dans le cadre d’une
organisation officielle de la concurrence des émetteurs monétaires, mais aussi
de systèmes de points d’achat mis en place par des commerces afin de fidéliser
leur clientèle, des unités de compte créées ad hoc pour assurer un
fonctionnement comptable détaché de l’inflation d’un pays ou des vicissitudes
des taux de change, etc.
Il peut s’agir aussi voire
surtout de bons d'achat à validité limitée, c'est-à-dire d’instruments
permettant d’acquérir des biens ou d’accéder à des services selon des modalités
que la loi a restreintes. Ces contraintes limitent la validité de l’instrument
dans le temps, dans l’espace, dans le choix des biens et services, ainsi que
dans les personnalités morales et physiques qui l’emploient et dans celles qui
l’acceptent. Les titres de services comme par exemple les titres restaurants
émis par des entreprises privées sont des bons d'achat à validité limitée.
Un troisième groupe,
comprenant 10% des instruments monétaires parallèles recensés sur la période
1988-96, se compose d’instruments créés par et au sein de collectivités de
personnes sans qu’il y ait d’intention commerciale ou d’intervention étatique.
Ces instruments reposent sur une logique communautaire de circulation
réciproque des richesses organisée sur la base d’une dette sociale indéfiniment
entretenue.
Ces instruments peuvent être
des paléomonnaies employées au sein de communautés dans lesquelles la
monétarisation de type moderne (instruments monétaires légaux et circulation
marchande des richesses) n’a guère pénétré[7]. Il peut aussi s’agir d’unités de compte oral
élaborées au fil du temps (compte en base 5 distinct de l’unité franc CFA dans
de nombreux pays de l’Afrique francophone par exemple), ou encore des
micro-systèmes monétaires élaborés au sein de petits groupes assemblés en
association (type Loi 1901 en France), les SEL (systèmes d’échange local) ou
LETS (Local Exchange Trading Systems)[8]. Les SEL tentent d’organiser un fonctionnement des
échanges de type communautaire, intermédiaire entre l’échange marchand et le
don contre don qui, justement, prévaut dans les sociétés à paléomonnaies.
Enfin, un quatrième groupe se
compose d’instruments qui prennent un rôle monétaire selon certaines
circonstances mais dont ce n’est pas la vocation initiale. Il s’agit de biens,
d’unités physiques, d’actifs. On y trouve aussi le troc, situation
exceptionnelle car incommode, dans laquelle des biens servent ponctuellement de
moyens de paiement. Le troc apparaît dans des situations de bouleversement des
pratiques monétaires et ne peut constituer un mode durable de circulation des
richesses.
Parmi ces quatre groupes, une
catégorie transversale émerge, celle des paramonnaies. Les paramonnaies
sont des instruments monétaires employés à côté de (para-) la monnaie
nationale, et non pas contre elle. Elles n’ont pas vocation à se substituer à
elle car elles ne peuvent assumer que des rôles très spécifiques ; elles lui
sont dès lors complémentaires :
- elles sont employées pour un ensemble spécifique de
biens et services (achats de nourriture par les titres restaurants, systèmes de
points d’achat destinés à fidéliser les clients, paiement de prestations
déterminées pour chaque type de paléomonnaie) ;
- elles sont employées par des acteurs spécifiques
(cercles monétaires accessibles aux seuls adhérents comme les systèmes
d’échange local par exemple).
Les paramonnaies représentent
29% des instruments monétaires parallèles recensés sur la période 1988-96, soit
un chiffre proche de celui des monnaies étrangères. 44% de ces paramonnaies
sont des bons d'achat à validité limitée (titres restaurants, coupons de
privatisation, etc.). On note ensuite l’existence de monnaies de cercles
d’échange (de type système d’échange local ou Times dollar par exemple),
d’unités de compte oral employées par des personnes de même groupe ethnique en
Afrique par exemple et de paléomonnaies (18% pour chacun de ces types).
L’intérêt de construire cette
catégorie des paramonnaies réside dans leur spécificité, leur importance
numérique et leurs conséquences théoriques. En effet, si un certain nombre
d’instruments monétaires, comme en particulier l’unité de compte et les moyens
de paiement officiels, sont employés de façon a priori généralisée
c'est-à-dire sans limitations a priori relatives aux prestations ou aux
personnes[9], les paramonnaies fonctionnent, elles, sur la base de
tels cloisonnements. Or ceux-ci vont à l’encontre de la définition généralement
admise de la monnaie qui en fait par exemple un pouvoir d’achat généralisé. Les
paramonnaies disposent pourtant d’une qualité monétaire puisqu’elles sont
employées en compte et en paiement. Elles sont donc une invite à une révision
critique du concept de monnaie.
Par ailleurs, l’existence des
paramonnaies n’est généralement pas perçue comme perturbante par les autorités
monétaires nationales, tout simplement car les paramonnaies ne sont pas perçues
par elles comme quelque chose de monétaire, à la différence des monnaies
étrangères ou des monnaies locales par exemple. C’est ainsi que les pouvoirs
publics avalisent et encouragent, en France notamment, la création de bons
d’achat à validité limitée tels que des chèques culture, les titres restaurant,
les chèques Lire, etc. Ces bons d'achat à validité limitée sont destinés à
orienter une consommation de biens ou de services en ciblant les personnes
susceptibles de les employer et les structures susceptibles de les recevoir.
Les monnaies de cercles, quant à elles, ne sont pas perçues comme dangereuses
tant qu’elles restent confinées dans un cercle restreint de personnes ou de structures.
On voit que les monnaies
parallèles, instruments faisant l’objet de pratiques de paiement et / ou de
compte, ne se résument pas aux seules monnaies étrangères ni aux seuls instruments
généralement perçus comme monétaires.
Après examen de leurs
manifestations diverses, il apparaît que le terme de “ monnaies
parallèles ” ne peut être conservé que comme terme générique décrivant une
réalité polymorphe ; cette réalité s’étend des instruments institués par une
autorité monétaire nationale jusqu’à des instruments utilisés de fait dans
quelques pratiques de paiement ou de compte à l’étendue limitée.
Sur la seule période 1988-96,
on a donc recensé 465 exemples de monnaies parallèles dans le monde. On a
constaté leur diversité, jusque dans nos pays occidentaux développés et
financièrement stables. Cette diversité est en particulier liée aux
paramonnaies.
Pourtant nos économies
contemporaines fonctionnent généralement sur la base d’un principe
d’exclusivité monétaire nationale, au sens où, dans un État contemporain
quelconque, la monnaie doit généralement être :
- unique car elle ne relève que d’une seule
autorité et l’ensemble des instruments monétaires dérive de cette autorité,
- exclusive car on lui confie le rôle de
pouvoir d’achat généralisé et elle est la seule à posséder ce rôle. Elle est
ainsi censée couvrir la totalité du champ des pratiques monétaires internes au
territoire considéré,
- et propre à l’État dans le territoire duquel
elle circule, au sens où l’autorité monétaire en question est l’État lui-même.
La réalité des monnaies
parallèles vient bousculer ce principe. Dans le cadre de nos systèmes
monétaires contemporains, les monnaies parallèles sont susceptibles d’être
partout et employées par tous.
Ainsi aujourd’hui l’emploi
d’instruments monétaires parallèles n’est pas un phénomène limité à des pays en
situation de crise financière ; c’est au contraire un phénomène généralisé à
tous les pays. Ces instruments sont très divers, mais cette diversité se trouve
rassemblée par leur caractère d’objet de pratiques de compte ou de paiement.
Cette permanence des monnaies parallèles, l’existence d’une telle diversité de
ces instruments, l’existence en particulier de la catégorie des paramonnaies,
font que l’étude théorique de ce phénomène dans l’ensemble de ses
manifestations semble nécessaire, sous peine de laisser de côté un élément
fondamental de ce qu’est la monnaie.
Comment la théorie économique
explique-t-elle l’existence des monnaies parallèles ? On se contentera ici
de passer en revue deux ensembles explicatifs. Le premier fait de certaines
monnaies parallèles le résultat de tentatives de réforme de l’organisation
monétaire de la société ; le second est un ensemble d’analyses portant sur les
phénomènes spécifiques que sont la substitution des monnaies et
l’hyperinflation.
Certains types de monnaies
parallèles sont le résultat de l’application de théories économiques à
caractère normatif apparues au XIXe et au XXe siècle et qui souhaitaient
réformer l’organisation monétaire de la société.
Ces théories, entendues comme
système d’idées à mettre en oeuvre, n’ont pas forcément préconisé des systèmes
monétaires composés de monnaies parallèles. En revanche, les essais
d’application de ces idées ont toujours conduit à l’apparition de monnaies
parallèles. Pour certaines, c’était effectivement le coeur du projet (free
banking) ; pour d’autres, elles étaient le résultat de l’amendement
pragmatique de projets trop ambitieux (monnaies accélérées et cercles
d’échange) ; pour d’autres projets encore, elles signifiaient le retour
nécessaire de la réalité face à de véritables utopies (abolition de la
monnaie). Ces théories normatives reposent sur une dénonciation de certaines
caractéristiques de la monnaie, compte tenu des spécificités de leur propre
définition et représentation de la monnaie. Elles instrumentalisent la monnaie,
c'est-à-dire la transforment en simple outil d’une nouvelle organisation
économique et sociale.
L’école du Free banking et
ses dérivés ont tenté de formaliser et justifier l’existence d’un système de
monnaies parallèles en dénonçant l’emprise du politique sur la monnaie. Au XIXe
siècle, ce courant a plus suivi et formalisé une certaine organisation
monétaire préexistante qu’il n’a entraîné d’expérience inédite. Les
développements modernes de ce courant, c'est-à-dire la concurrence des monnaies
telle que la préconisent Hayek, White, Selgin ou encore la New Monetary
Economics, n’ont pas été mis en oeuvre[10].
Les autres doctrines
relatives à l’organisation monétaire de la société n’inscrivent pas l’existence
de monnaies parallèles au coeur de leur projet ; elles ne sont que le
sous-produit, volontaire ou non, de leur application.
Il existe un courant de
pensée qui tend à privilégier la circulation monétaire, au centre duquel se
trouve la théorie de la monnaie franche développée par Silvio Gesell[11]. Dans l’optique gesellienne, il s’agit d’affranchir
la monnaie des taux d’intérêts et d’accélérer la vitesse de circulation
monétaire ; il faut libérer non l’émission monétaire mais sa circulation. Les
conséquences sont très éloignées du Free Banking. Alors que pour
celui-ci la monnaie est “ privatisée ” pour neutraliser les effets de
la politique monétaire, dans l’optique “ circulationniste ” au
contraire la politique monétaire est précisément ce qui importe. Cette
politique monétaire est cependant très particulière puisqu’il s’agit
d’organiser la dépréciation régulière de la valeur de la monnaie sans que les
prix nominaux des biens en soient affectés[12]. Cette théorie a entraîné de nombreux débats, dans
des sphères il est vrai souvent peu académiques hormis l’hommage rendu à Gesell
par Keynes et Fisher[13], et a conduit à quelques expériences très localisées,
donc à des monnaies parallèles[14]. Ce qui ressort de l’application pragmatique de cette
doctrine est l’importance des réseaux d’utilisateurs dans lesquels se développe
et s’enracine l’emploi de certains instruments par le biais de la confiance
interne au réseau. En poursuivant dans cette logique, on peut aussi aboutir à
l’idée de cercles monétaires, certes destinés à croître mais limités par la
nécessité d’une adhésion volontaire, et dans lesquels la monnaie serait
fondante. On trouve une filiation entre ces idées et l’existence actuelle de
cercles d’échange tels que les systèmes d’échange local (SEL) ou les cercles
d’échange - marchandise tels que le Cercle économique WIR[15].
L’examen de l’idéologie
monétaire propre à certains membres de SEL conduit à rebondir vers un troisième
courant théorique. Il s’agit du courant socialiste dont certaines moutures
souhaitent éliminer la monnaie. On peut y voir une inversion vis-à-vis de la
logique du free banking et de ses dérivés. Le free banking prétend
en effet sauvegarder la monnaie en privatisant son émission ; de ce fait,
elle l’annihile comme facteur de lien et de cohésion sociaux. Le courant
socialiste prétend au contraire annihiler la monnaie, soit au profit d’une
économie dans laquelle les échanges sont réglés par une circulation fiduciaire
basée sur le temps de travail, soit au profit d’une économie purement
amonétaire. Dans le premier cas, le principe monétaire d’une solution des
dettes au moyen d’une unité de compte est sauvegardé. Ce qui ressort ainsi de
ces idées socialistes est la conservation, malgré elles, de la monnaie, aux
dépens de ce qui est véritablement détesté, le volet inégalitaire de l’Argent[16]. Dans le second cas, les tentatives d’abolition de la
monnaie se sont toujours traduites par l’accès à des moyens parallèles de
compte et de paiement[17].
Ces trois ensembles de
théories prônant une transformation de l’organisation monétaire de la société
permettent de mieux comprendre les origines et les conditions de développement
de certains types de monnaies parallèles, mais ils n’expliquent pas l’existence
de monnaies parallèles hors de ces conditions spécifiques.
Le développement de l’emploi
de monnaies parallèles dans certaines circonstances mais surtout la permanence
de cet emploi dans la plupart des cas demeurent inexpliqués. Qu’en est-il de la
capacité explicative des approches monétaires habituelles ? Depuis les années
1970 certains phénomènes sont bien connus et particulièrement étudiés : la
substitution des monnaies d’une part, l’hyperinflation de l’autre. Ces
thématiques sont parfois entremêlées car l’hyperinflation est un puissant
facteur de développement de la substitution des monnaies.
La substitution des monnaies
est généralement étudiée soit pour analyser les déterminants des taux de change
et l’efficacité de la politique monétaire, soit pour évaluer les déterminants
de cette substitution[18]. Seul ce second volet correspond à ce que nous
recherchons ici pour les monnaies parallèles. Or cette substitution des
monnaies est généralement étudiée en termes de choix de portefeuille portant
sur des actifs qui conservent plus ou moins bien la richesse ; la monnaie est
considérée comme un actif parmi d’autres dont la seule spécificité est
l’absence de rendement et de risque nominal et son utilité en termes de
services de transaction.
Cette conception se révèle
trop étroite face à la diversité des monnaies parallèles, et insuffisante face
aux nécessités théoriques d’une approche monétaire à proprement parler. En
premier lieu, en effet, ces analyses éprouvent des difficultés à rendre compte
des monnaies parallèles étrangères employées en paiement car, bien
souvent, ce n’est pas leur objectif ; en outre, lorsqu’elles affirment étudier
la substitutions des monnaies au niveau de toutes les fonctions monétaires, il
apparaît que seule celle de réserve est effectivement analysée, au travers des choix
de portefeuille. En second lieu, la substitution, en paiement et en compte,
d’instruments monétaires étrangers aux instruments monétaires nationaux fait
intervenir beaucoup plus qu’un simple calcul d’opportunité et de rendement
entre ces différents actifs de la part d’agents plus ou moins rationnels. Cette
substitution en compte et en paiement signifie généralement un bouleversement
des pratiques monétaires des acteurs ; c’est tout le poids de pratiques
socialisées et routinières qui doit dès lors être interrogé.
L’analyse de
l’hyperinflation, quant à elle, se présente comme la confrontation de divers
courants[19]. C’est un phénomène paroxystique qui met à vif
l’organisation monétaire de la société ; à ce titre, son analyse est propice à
des réflexions critiques relatives à la nature de la monnaie. Les analyses
existantes de l’hyperinflation font cependant trop souvent abstraction des
monnaies parallèles qui s’y développent. En particulier, il semble qu’un
certain nombre d’approches issues plus ou moins directement de la perspective
ouverte par Cagan en 1956 soit handicapées par leur définition de
l’hyperinflation comme une simple grosse inflation. L’analyse qui s’ensuit
passe en effet à côté de la spécificité du phénomène. Cette spécificité est
précisément le développement des monnaies parallèles. D’autres études, telles
celles de Salama et Valier et Aglietta et Orléan, ont un pouvoir explicatif
supérieur en la matière. Les monnaies parallèles apparaissent dans leur analyse
à la fois comme une conséquence de l’hyperinflation et comme une cause de son
accélération. L’hyperinflation est un phénomène exceptionnel dans lequel
s’exacerbe l’emploi de monnaies parallèles.
Salama et Valier fournissent
un schéma explicatif convaincant du phénomène dans l’Amérique latine des années
1980[20]. Ils mettent au premier plan la destruction
progressive des fonctions de la monnaie qui subit l’hyperinflation, mais cela
n’est pas pour eux l’occasion de revenir sur le concept même de monnaie.
L’approche d’Aglietta et Orléan est à ce titre plus ambitieuse.
L’hyperinflation, qui n’est que l’un des volets de leur étude, fait rebondir
l’analyse bien au-delà de ce phénomène et de la question des monnaies
parallèles qui y est directement attachée : la monnaie apparaît comme une
institution qui n’est pas une spécificité du monde occidental et qui ne se
réduit pas au seul monde marchand qu’étudient les économistes. On la retrouve
sous d’autres formes dans les sociétés primitives par exemple ; l’analyse de
celles-ci peut être féconde pour mieux comprendre la façon dont la monnaie est
vécue par les acteurs. L’analyse économique de la monnaie ne peut dès lors se
passer d’une analyse anthropologique et sociologique[21].
L’analyse de la substitution
des monnaies rend difficilement compte de l’usage de monnaies étrangères en
compte et en paiement ; en outre, l’analyse de l’hyperinflation passe souvent à
côté du phénomène des monnaies parallèles ; enfin, toutes deux ne portent que
sur des manifestations spécifiques des monnaies parallèles et laissent de côté
la diversité et la permanence du phénomène.
On va maintenant tenter
d’éclairer l’enjeu théorique des monnaies parallèles et, en particulier, des
paramonnaies, afin de montrer que l’insuffisance des approches habituelles des
monnaies parallèles repose sur un concept de monnaie trop étroit. Le défi que
pose ce phénomène à la théorie économique est donc de recomposer le concept de
monnaie afin de l’y intégrer. Ceci conduit à se pencher sur les conditions
mêmes de l’emploi de la monnaie, c'est-à-dire sur le processus d’intégration
sociale de la monnaie.
Nous avons noté plus haut que
les monnaies étrangères, donc le phénomène de dollarisation et celui plus
général de substitution des monnaies, ne recouvraient qu’une partie de
l’ensemble très divers des instruments monétaires parallèles. Ceux-ci sont en
outre utilisés souvent de façon très partielle. Leur influence macroéconomique
est la plupart du temps négligeable ; ce qui importe à une autorité monétaire
est bien plus la présence de monnaies étrangères dans les portefeuilles des
agents et dans leurs transactions. Au fond, que peut nous apporter l’analyse de
ce vaste ensemble d’instruments faiblement monétaires en plus de ce que nous
apporte l’analyse habituelle de la substitutions des monnaies ?
En premier lieu, l’influence
des monnaies parallèles peut être décisive pour la politique monétaire
elle-même. Dans un pays tel que l’ex-Zaïre aux structures bancaires quasi
inexistantes, aux pratiques monétaires peu développées, à l'espace de
peuplement très inégal, peut-on analyser l'hyperinflation et lui proposer des
solutions de la même façon que pour le Brésil ou pour l’ex-URSS ? Les
structures mentales des populations vis-à-vis de la monnaie se traduisent par
des pratiques monétaires spécifiques que ne peuvent traduire les indicateurs de
masse monétaire, d'inflation, de dollarisation des dépôts bancaires. Ceci est
valable, au fond, non seulement pour les pays en proie à l’hyperinflation, mais
aussi pour un grand nombre de pays du Tiers Monde dans lesquels les pratiques
monétaires sont différentes de celles occidentales.
En second lieu, l’existence
de monnaies parallèles conduit à des interrogations sur le rôle moins
économique que social ou anthropologique de la monnaie. Ainsi dans les pays
occidentaux, l’emploi d'instruments aux qualités monétaires sans doute
discutables mais qui servent de recours ultime pour des populations
marginalisées (certains titres de services en particulier) ainsi que le
développement spectaculaire des systèmes d’échange local, micro-systèmes
monétaires issus de l’initiative de particuliers pour recréer localement un
lien social fragilisé, posent des questions quant à la raison d'être d'une
monnaie. La monnaie nationale ne tiendrait-elle pas suffisamment son rôle
vis-à-vis de la cohésion sociale pour qu'il faille introduire des instruments
partiels et ciblés afin de reconstruire un peu de ce lien social ? En ce cas,
le strict domaine monétaro-financier se trouve dépassé par la question. Pour
retrouver l'ensemble des dimensions de la monnaie il faut abandonner le cadre
restrictif des analyses monétaires traditionnelles au profit d'une autre
analyse qui tient compte de ces monnaies parallèles. On désenclave alors la
monnaie et l'économie pour les réinsérer dans une problématique économique,
politique, sociologique, anthropologique : on retrouve l’idée maussienne du
fait social total.
En troisième lieu, la
question se pose de la conservation d’un concept de monnaie inadéquat à rendre
compte du phénomène qui nous préoccupe ici. Certes, en dehors de l’emploi de
monnaies étrangères, ce phénomène est moins important quantitativement que
qualitativement. Mais il est non seulement permanent (on le rencontre
quelles que soient les époques de notre histoire contemporaine) mais aussi
généralisé (on le rencontre quels que soient les lieux). Comme tel, il semble
devoir être analysé lui aussi comme phénomène monétaire. Le concept de monnaie
doit donc en rendre compte.
En quatrième lieu,
l’observation des cloisonnements propres aux instruments monétaires parallèles
mais aussi, à un moindre degré certes, aux instruments monétaires nationaux,
peut poser des difficultés théoriques considérables. Cela pose en particulier
la question de la fongibilité effective des instruments monétaires, hypothèse
fondamentale de la théorie monétaire, et de la signification de masses
monétaires sommant des instruments employés de façon différenciée.
Au total, les monnaies
parallèles représentent un double enjeu :
- elles représentent un enjeu empirique en ce sens
que pour bien les cerner il faut connaître chacune de ses manifestations.
- elles représentent un enjeu théorique en ce sens
qu'il paraît difficile de concilier les approches traditionnelles de la monnaie
avec ce phénomène. Celui-ci leur échappe car leurs présupposés ignorent la
possibilité d'usage d'autres instruments monétaires, diversifiés et parfois
très partiels, aux côtés de la monnaie nationale, hormis pour cette fonction
non spécifiquement monétaire qu'est la fonction de réserve et pour les
situations exceptionnelles et paroxystiques comme l’hyperinflation.
Les monnaies parallèles
observées dans nos systèmes monétaires contemporains auraient donc des choses à
nous apprendre, à deux niveaux :
- à un strict niveau contemporain, les instruments
monétaires parallèles sont une portion indissociable de nos systèmes
monétaires, sans que l’on s’en aperçoive nécessairement compte tenu de notre
vision habituelle de la monnaie.
- à un niveau non forcément lié à notre contexte
historique, les monnaies parallèles entraînent des réflexions au coeur même du
concept de monnaie et de la façon dont est vécue la monnaie par les acteurs.
Le premier niveau de réflexion
conduit à l’analyse précise de la coexistence et de la mise en cohérence des
monnaies parallèles au sein des systèmes de paiement. Le second niveau de
réflexion est plus fondamental. L’ampleur et la diversité du phénomène au-delà
même des monnaies étrangères nécessite en effet une recherche :
- afin de formaliser de façon plus correcte un
concept de monnaie capable de tenir compte de toutes ces manifestations des
monnaies parallèles,
- et afin de dresser un schéma théorique des
pratiques monétaires dans lequel les monnaies parallèles ne sont pas une
possibilité en cas de crise, mais un élement susceptible d’exister de façon
permamente et en-dehors de toute situation de crise.
La définition traditionnelle
de la monnaie passe par l’exposé de ses fonctions. Ici on décalera la
perspective des fonctions vers celle des pratiques monétaires.
Charles Rist se refusait à
définir la monnaie[22]. Pour lui en effet, le phénomène monétaire est trop
disparate ; une telle définition ne permettrait pas d’en rendre compte.
Surtout, Rist craignait que l’on donne à cette définition, compte tenu de la
diversité des monnaies, les caractères minima communs à tous ces phénomènes.
Rist s’était fait prendre à son propre piège et avait qualifié la monnaie de
“ pouvoir général d’acquisition ”[23], ce qui est non seulement une définition, mais aussi
une définition restrictive.
Or rechercher un ensemble de
caractères invariants, c'est-à-dire un “ plus petit commun
dénominateur ”, permet certes d’analyser un phénomène en l’associant à de
multiples autres phénomènes qui possèdent aussi ces caractéristiques minima ;
mais cela permet aussi de restituer, par la suite, son épaisseur et sa spécificité
à chacun de ces phénomènes précisément en comparant leurs caractéristiques. En
l’occurence, il ne s’agit pas d’appauvrir l’analyse en considérant trop
d’instruments comme monnaie, mais au contraire de l’enrichir en considérant
tout instrument comme disposant de qualités monétaires dès lors qu’il
est employé en compte et / ou en paiement de dettes. La diversité de ces
qualités permet par la suite de procéder à une analyse rigoureuse de l’ensemble
du phénomène monétaire, duquel on ne peut plus exclure a priori des
phénomènes comme les monnaies parallèles.
Dès lors que l’on met
l’accent sur les pratiques monétaires, la monnaie comme concept unifié est
remise en question. Un tel concept est un voile posé sur une réalité complexe.
Ce concept se dissout dans la diversité des instruments qui permettent le
compte et le paiement, tandis qu’un principe générique subsiste qui seul est
susceptible d’unifier cette diversité. C’est cette articulation hiérarchique
entre le niveau de la multiplicité, objet des pratiques des acteurs, et le
niveau de l’unité systémique qu’il s’agit ici de souligner.
La monnaie apparaît ainsi
comme l’articulation de deux réalités distinctes : des instruments (concrets
ou abstraits) permettant des pratiques de compte et de paiement des dettes, et
le système de paiement dans lequel ces instruments prennent sens. Toute
société en effet repose sur des liens de dette entre les acteurs qui la
composent. La gestion de ces dettes est au coeur de la dynamique sociale ; or
la monnaie est précisément un principe de résolution des dettes qui se traduit
par l’existence d’un système de paiement.
- Comme instrument monétaire, la monnaie
apparaît sous un aspect fragmentaire. Elle consiste en instruments d’une grande
variété. Chacun possède une qualité monétaire variable et un degré de
cloisonnement variable : le degré de la qualité monétaire de chaque instrument
de compte ou de paiement varie selon les limites temporelles, géographiques,
économiques et sociales que la loi mais surtout les acteurs eux-mêmes imposent
à leur usage. Chaque instrument monétaire sert à un usage de compte ou de
paiement, très rarement les deux en même temps. Aucun ne peut prétendre
constituer à lui seul une monnaie.
- D’où le second niveau de définition de la monnaie :
la monnaie constitue un système monétaire, ou système de paiement. C’est
l’aspect unifié de la monnaie. Ce système est composé d’une multitude
d’instruments. Il rassemble nécessairement les deux fonctions fondamentales de
compte et de paiement : le paiement sans compte préalable est du troc ; le
compte hors de tout système de paiement ne constitue pas un système monétaire.
Au total, la monnaie apparaît comme un principe de résolution des dettes,
principe qui repose nécessairement sur le paiement de dettes
préalablement comptées.
Dès lors, l’idée d’une
“ monnaie pleine ”, forme parfaite de la monnaie qui rassemblerait
tout à la fois le compte, le paiement et la réserve de valeur, en opposition à
des “ monnaies partielles ” qui ne rassembleraient qu’une ou deux de
ces fonctions, ne tient plus[24]. Une monnaie, entendue comme instrument, n’est
jamais, sauf exception, employée en compte, en paiement et comme réserve de
richesse. En revanche, la monnaie, entendue comme système, rassemble
nécessairement le principe du compte et du paiement, et celui de la
conservation de la richesse lui est aussi accolé dès lors que ce système est viable
et perdure.
La monnaie, vue comme
système, apparaît enfin comme une institution. En effet, elle est constituée de
règles ; en outre, elle procède d’un principe institutionnalisé de
socialisation des acteurs. La monnaie se présente comme principe de résolution
des dettes fondamentalement inscrit dans l’organisation sociale, et comme un
ensemble d’instruments incompréhensibles hors de leur emploi au sein de groupes
d’acteurs. Cela peut conduire à ce que l’on pourrait qualifier de
“ nominalisme institutionnel ”.
Outre le concept de monnaie,
l’emploi permanent de monnaies parallèles dans des économies financièrement
stables interroge les déterminants de l’acceptation collective des instruments
monétaires, ce que l’on qualifiera ici d’intégration sociale de la monnaie[25]. Si en effet les pratiques monétaires des acteurs
comprennent de façon permanente et non traumatisante une série d’instruments
monétaires en plus de la monnaie nationale, cela signifie que des principes
communs à tous ces instruments monétaires président à leur emploi. D’une
interrogation précise sur les monnaies parallèles, on est conduit à une
interrogation plus large et fondamentale sur les déterminants des pratiques
monétaires.
Une interrogation de ce type
prend la monnaie comme instrument, sachant qu’un instrument ne peut se
comprendre en-dehors d’un principe général de résolution des dettes qui
contient plusieurs autres instruments. Cela signifie que les instruments
monétaires parallèles employés soit se surajoutent et s’intègrent au système
monétaire national, soit s’intègrent dans un système monétaire parallèle. Le
premier cas est celui, par exemple, des bons d'achat à validité limitée tels
que les titres de services qui s’articulent légalement au système de paiement
national ; le second cas est celui, par exemple, des monnaies de cercles
d’échange qui se présentent comme systèmes de paiement autonomes du système
monétaire national, bien que hiérarchiquement compris dans celui-ci. De tels
systèmes monétaires parallèles ne se posent pas en concurrents directs des
systèmes monétaires nationaux, mais en systèmes complémentaires et
hiérarchiquement inférieurs.
La hiérarchie des niveaux
sociaux apparaît au coeur d’une analyse des pratiques monétaires intégrant la
possibilité commune d’emploi de monnaies parallèles. L’observation du
fonctionnement, par exemple, de la société française d’Ancien Régime montre que
l’intégration sociale de la monnaie est un processus différencié et hiérarchisé[26]. Hiérarchie et différence permettent à chacun d’être
en présence d’un ensemble d’instruments monétaires dont la diversité est très
inférieure à celle que l’on aperçoit lorsque l’on adopte une vue globale de
l’économie ; toutes deux permettent donc globalement une gestion de la
complexité monétaire. La société apparaît ainsi comme communauté de paiement
composée de groupes monétaires hiérarchiquement articulés.
- La communauté de paiement est un groupe
d’acteurs qui s’identifie au système monétaire national. Elle donne à
l’ensemble des acteurs des principes communs de résolution des dettes. La
communauté de paiement constitue la totalité sociale incluse dans les échanges
où intervient sa monnaie[27].
- Les groupes monétaires sont des ensembles
d’acteurs aux pratiques monétaires homogènes et hiérarchiquement insérés dans
la communauté de paiement[28]. Leurs pratiques monétaires respectent les principes
communs de résolution des dettes donnés par la communauté de paiement ; en
revanche, chaque groupe n’emploie pas tous les instruments de la monnaie
nationale et emploie des instruments dont certains lui sont parallèles.
Ainsi un système monétaire
définit une communauté de paiement qui est structurée en groupes monétaires dont
les pratiques sont plus homogènes et ne portent pas seulement sur les
instruments inscrits dans le système monétaire en question. Les monnaies
parallèles apparaissent dès lors comme un phénomène non pathologique mais
normal au coeur même des systèmes monétaires.
Une fois cette possibilité
conceptualisée, il demeure une interrogation sur ce qui concourt à
l'intégration sociale des divers instruments monétaires. La confiance apparaît
comme facteur premier[29]. Elle s’enracine dans la mémoire des acteurs, qui
tient un grand compte de la pratique quotidienne et de l’effectivité des
garanties institutionnelles mises en place par l’autorité monétaire. Elle se
nourrit aussi de la perception par les acteurs de la légitimité des instruments
et de l’autorité monétaire.
Trois éléments concourent à
cette perception. En premier lieu, la communauté de paiement peut apparaître
comme totalité sociale incluse dans chaque acte de compte (par le biais de la
symbolique de l’unité de compte) et dans chaque acte de paiement (par le
biais des symboliques affectées aux moyens et ordres de paiement). En second
lieu, les groupes monétaires sont le creuset d’une proximité relationnelle qui
contribue à l’homogénéisation des pratiques monétaires et à leur légitimation.
En troisième lieu, le phénomène d’appropriation culturelle de la monnaie permet
aux acteurs qui emploient un instrument de le penser comme légitime.
La confiance permet surtout
aux acteurs de se projeter dans l’avenir. Cette projection produit des
anticipations et la formation d’un consensus social relatif aux divers
instruments monétaires employés, dont certains sont des monnaies parallèles. Le
consensus se traduit par les actes présents de compte et de paiement et finit
par transcender l’idée même de confiance, avant d’être lui-même progressivement
transcendé par la routine qui peu à peu émerge de la perpétuation et de
l’auto-validation des comportements collectifs.
Dans ces pratiques
monétaires, synthèse complexe de temps mémorisés et anticipés, de projections
individuelles et de poids du collectif, les monnaies parallèles apparaissent
comme une réalité permanente et banale. Ce ne sont pas des pis-aller ou des
éléments transitoires, mais de véritables instruments monétaires participant,
dans leur emploi, à la gestion des dettes et à la socialisation des acteurs
autant que toute autre monnaie.
L’examen des monnaies
parallèles pose plus de questions qu’elle permet d’en résoudre. La permanence
de leur emploi dans des économies financièrement stables et la diversité de
leurs manifestations interrogent le fondement même de la théorie monétaire. Le
point de départ de ce réexamen critique est cet accent mis sur les pratiques
monétaires des acteurs. En premier lieu, le concept de monnaie, passé au crible
de ces pratiques, se dissout en un double concept : la monnaie est à la fois
instruments partiels et cloisonnés et système d’instruments unitaire. Au total,
elle apparaît comme principe de résolution des dettes. En second lieu, si les
pratiques monétaires parallèles sont une donnée généralisée de nos sociétés
contemporaines, alors il faut parvenir à comprendre la façon dont ces pratiques
monétaires s’organisent et s’accomodent de la complexité monétaire. Pour cela
il semble nécessaire de faire intervenir l’articulation hiérarchique existant
entre la communauté de paiement et les groupes monétaires.
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* Centre Auguste et Léon Walras (Université Lumière Lyon 2), MRASH, 14 avenue Berthelot, 69363 Lyon cedex 07 (France). Tél : 04 72 72 64 07, fax : 04 72 72 65 55. E-mail : jerome.blanc@mrash.fr
* Centre Auguste et Léon Walras (Université Lumière Lyon 2), MRASH, 14 avenue Berthelot, 69363 Lyon cedex 07 (France). Tél : 04 72 72 64 07, fax : 04 72 72 65 55. E-mail : jerome.blanc@mrash.fr
[1] Ce travail synthétise les points essentiels d’une thèse soutenue sur le thème des monnaies parallèles en janvier 1998.
[2] Voir par exemple Girton et Roper [1981] et Calvo et Rodriguez [1977].
[3] Travail réalisé et compilé dans Blanc [1998, pp. 492-695].
[4] A l’instar de Hicks [1967, pp. 17-18 ; 1991, p. 42] ou Courbis, Froment et Servet [1990, p. 13] par exemple.
[5] Les flux monétaires vers ou depuis l’étranger ont ainsi été délaissés ; l’emploi de monnaies parallèles y prend en effet une tout autre signification que dans les relations internes à un espace national.
[6] L’incertitude entre ces deux chiffres résulte de ce que 13% de ces “ monnaies étrangères ” ne sont pas précisées dans les sources consultées, mais on peut raisonnablement estimer qu’il s’agit pour l’essentiel de dollar américain.
[7] Au sujet des paléomonnaies, voir Servet [1979], [1981] et [1996] notamment, qui a développé le terme.
[8] Au sujet des SEL, voir Servet (ed.) [1997].
[9] Cela ne signifie pas que ces instruments sont effectivement employés par tous et dans toutes les situations ; ils subissent en réalité eux aussi certains cloisonnements dans leur emploi par les acteurs. Distinguons donc bien la représentation que l’on a de l’usage d’un instrument et son usage effectif.
[10] Les grandes expériences généralement étudiées sont celle de l’Ecosse (1800-1845) et celle des Etats-Unis (1837-1863). Pour un recueil de textes relatifs à ces expériences et plus généralement aux courant issus du free banking, voir White (ed.) [1993]. Voir aussi la théorie hayékienne de la dénationalisation de la monnaie (Hayek [1978]) et le survey de Selgin et White [1994] sur l’ensemble de ce courant.
[11] Cette théorie de la monnaie franche s’insère dans un ensemble théorique qui comprend aussi l’affranchissement du sol vis-à-vis de la rente ; Gesell s’annonce comme auteur socialiste non marxiste mais proudhonien. Voir Gesell [1948] et, à son propos, Herland [1977] et [1992].
[12] Compte tenu du contexte déflationniste catastrophique du moment, la hausse des prix était aussi l’objectif poursuivi par Irving Fisher en 1932-33 lorsqu’il proposa à F.D. Roosevelt, d’abord candidat à la Présidence puis Président des Etats-Unis, de metre en place un système provisoire mais national de monnaie accélérée par un système d’estampillage régulier des billets. Voir Barber [1996].
[13] Voir Keynes [1969, pp. 350-354] et Fisher [1933].
[14] L’expérience fondatrice de monnaie accélérée, bien que ce ne soit pas la première, est celle de la ville de Wörgl (Tyrol autrichien) en 1932-33. Sur la monnaie accélérée dans ses aspects théoriques et pratiques, voir Delannès [1938].
[15] Voir Servet (ed.) [1997] et Blanc [1997c].
[16] Parmi ces auteurs, voir Owen [1963], la monographie à son sujet de Dupuis [1991] et la thèse d’Aucuy [1907].
[17] A propos de la tentative d’abolition de la monnaie par le jeune pouvoir bolchevique, voir Prokopovicz [1952] et Carr [1974].
[18] Voir notamment Girton et Roper [1981] et Calvo et Rodriguez [1977], auteurs des travaux fondateurs en matière de substitutions des monnaies.
[19] Voir Cagan [1956] comme acte fondateur des analyses modernes de l’hyperinflation. L’ouvrage de Capie [1991] reproduit un grand nombre de textes sur ce phénomène.
[20] Voir principalement Salama [1989] et Salama et Valier [1990].
[21] Voir, à propos de l’hyperinflation, Orléan [1980] et Aglietta et Orléan [1982] ; ces travaux se sont poursuivis par la suite notamment dans Aglietta [1988] et dans le programme de recherche collectif qui s’est traduit par Aglietta et Orléan (eds) [1995] et [1998].
[22] Rist [1951, p. 360].
[23] Rist [1951, p. 373].
[24] Voir au XXe siècle par exemple Rist [1951] ou Hicks [1967].
[25] Voir notamment Blanc [1997a] et [1997b].
[26] Voir Blanc [1994] et [1998].
[27] Le concept de communauté de paiement a été créé par Knapp en 1905 et repris par Commons (Knapp [1973, p. 134 sq], Commons [1989, pp. 457 sq]). En France, Pirou [c.1945, pp. 403 sq] l’a employé et a eu l’intuition de ses implications. Il est aujourd’hui employé par des auteurs comme Aglietta [1988, p. 97], Courbis, Froment et Servet [1990] et [1991], Cartelier [1996], etc.
[28] Voir la notion relativement proche de pay-groups développée par Commons [1989, p. 462]. Ce sont des groupes de personnes employant des instruments monétaires selon des cours non pas officiels ou légaux, mais coutumiers. Ce qui importe dans ces pay-groups est l’habitude socialisée, les rapports de confiance et d’interdépendance mutuelle.
[29] Voir Bernoux et Servet (eds) [1997] ; voir aussi pour les questions de légitimité Aglietta et Orléan (eds) [1995].