CLUBS DE TROC ET ECONOMIE SOLIDAIRE

Paul Singer, Buenos Aires, Revue Trueque, II, 3: 39-40, 1999

 

Les clubs de troc trouvent leur origine dans le chômage et le sous-emploi. Dans l’économie capitaliste, le volume de l’emploi est déterminé, en fin de comptes, par les dépenses de consommation des familles plus les inversions des entreprises plus les dépenses de l ‘État. L’ensemble de ces dépenses est connu sous le nom de demande effective. Pendant environ trente ans, après la Deuxième Guerre Mondiale, la demande effective a été délibérément soutenue à un niveau capable de produire des volumes élevés d’emploi dans les pays capitalistes, entraînant une réduction extrême du chômage et du sous-emploi dans les pays développés. Plus récemment, la priorité de la plupart des gouvernements s'est transformée en une lutte contre l’inflation, entraînant à sa suite une chute de la demande effective. Les dépenses publiques ont diminué à la suite des ajustements effectués pour tenter d'enrayer le déficit budgétaire; la même situation s’est reproduite avec les investissements, qui se sont effondré drastiquement suite à la réduction du crédit et aux taux élevés d’intérêt. Tout cela a provoqué un niveau beaucoup plus élevé de chômage dans les pays capitalistes, à partir des années ’30, avec une augmentation significative du sous-emploi et des niveaux de pauvreté, surtout urbaine.

 

Ce n'est donc pas surprenant que, dans ces circonstances, des systèmes tels que les LETS et les clubs de troc aient été redécouverts. " Lors de la Grande Dépression, des versions modifiées d’expériences britanniques et françaises du XIXe siècle proliférèrent aux États Unis, sous la forme de grands réseaux de troc; ceux-ci comptèrent à un certain moment jusqu'à plus d’un million de personnes. Ils n’ont disparu qu’à cause de la Guerre et de l’implantation de l’État Providence, moment où la protection sociale est devenue responsabilité officielle de l’État. Ces systèmes d’échange ressemblaient beaucoup aux LETs modernes".

 

C’est en 1983 que naît le premier LETS à Vancouver (Canada) quand "la récession gagna l’industrie du bois, au début des années ‘80  et qu'une base aérienne américaine fut relocalisée dans une région voisine. Quand les deux principales industries de la région firent faillite et que le pouvoir d’achat de la population tomba drastiquement, Michael Linton eut une raison  personnelle de créer un système de troc, qui lui permettrait de continuer à traiter avec des clients qui manquaient d’argent". 

Un club de troc est une association de personnes au chômage ou sous-employées, qui possèdent un potentiel de production inutilisé en raison du manque de demande et de besoins non satisfaits en raison du manque d’argent. À l’intérieur du club la demande, absente dans le circuit formel, apparaît, et ses membres peuvent satisfaire leurs besoins, en s'achetant  des produits les uns aux autres. Il s’agit d’un « miracle » - seulement en apparence - dont le secret réside dans l’émission d’une monnaie propre au groupe, qui permet l’expression de la demande de ses membres, en la rendant « monétaire ».

 

            La demande effective reste peu importante à cause de politiques monétaires qui empêchent la monétarisation de toutes les nécessités. Autrement dit, la Banque Centrale empêche les banques de prêter de l’argent à tous ceux qui le lui demandent dans l'intention d'acheter des biens de consommation et de production. Chaque club de troc, dans la mesure où il augmente le pouvoir d’achat de ses membres, soit par l'ouverture d'un crédit,  soit par l'émission d'une monnaie communautaire (dollar vert, « heures » de travail, grain de sel, etc) annule dans une certaine mesure les intentions monétaires de la Banque Centrale et entraîne ainsi une augmentation de la demande effective.

 

A l’heure actuelle, il existe des centaines de clubs de troc dans de nombreux pays. Selon E. Bowring, on estime à plus de 400 les LETS au Royaume Uni, avec près de 30.000 membres, qui réalisent des échanges annuels de l'ordre de 2,1 millions de livres.  Heloisa Primavera, dans un texte qui nous est parvenu récemment, estime qu’en 1999 les clubs de troc en Argentine comptaient plus de 200.000 membres, regroupés dans plus de 400 clubs, dans toutes les régions du pays. Il existe aussi des clubs de troc avec de nombreux adhérents au Canada, en Australie, aux Etats-Unis, en France, etc. Jusqu’à présent, leur impact macroéconomique sur le chômage dans ces pays a été modeste, mais la croissance des LETS et des clubs de troc est extrêmement rapide, de telle façon qu’il est probable qu’ils se transforment en un antidote au chômage et au sous-emploi à grande échelle. 

 

            Cependant, l’établissement d’un club de troc n’est pas si simple, dans la mesure où il exige la création d’une structure de gestion qui joue à la fois le rôle d’autorité monétaire, d'organe de diffusion des offres et des demandes, de contrôleur des soldes positifs et négatifs de façon de minimiser les pratiques peu éthiques du sytème formel, telles que l’accumulation de soldes positifs (trop de “ventes”) ou négatifs (trop d’”achats”). De plus, un problème majeur dans l’animation des clubs de troc consiste à former d’ex - salariés comme chefs de petites entreprises, individuelles ou associées entre elles.

 

Toujours selon E. Bowring, il existe deux tendances à l’intérieur des LETS: la première met l’accent sur son rôle économique, sa priorité passe alors à maximiser les échanges, ce qui implique le développement maximum des clubs, tout en essayant d’inclure des entreprises dans le système pour que l’offre soit variée et plus compétitive.  La deuxième, par contre, met l’accent sur le rôle social du club, et essaie de créer des marchés communautaires, dans lesquels seuls les producteurs locaux autonomes sont acceptés et dont les pratiques solidaires empêchent la tendance à la concentration de la “richesse” (d’échanges et de pouvoir de décision) propres du marché capitaliste. Dans le modèle “économique”, les membres qui ne “vendent” pas accumulent des débits élevés en monnaie complémentaire et doivent finalement payer leur “dette” en monnaie formelle et quitter le système. Dans le modèle “social”, par contre, les membres du club essaient d’aider ceux qui n’arrivent pas à vendre “suffisamment”, en leur apprenant de nouvelles techniques ou en les incluant dans de nouvelles entreprises pour lesquelles il existe un marché assuré.

 

Il est important de reconnaître que ce problème est commun aussi à d’autres formes d’économie solidaire. Des coopératives qui essaient simplement de maximiser les bénéfices de ses membres, tendent à se comporter comme une entreprise capitaliste, même si en rigueur elles n’ont pas pour but celui de produire des bénéfices. D‘autres coopératives de type solidaire,  avec tous les travailleurs et pas seulement leurs propres membres,  parviennent souvent à combiner compétitivité sur le marché et création d'un nombre croissant de postes de travail.

 

 

            Un club de troc n’est pas en soi une organisation d’économie solidaire, de même que ne l’est pas une foire locale ou un marché bénévole. S’il permet que sa dynamique soit dominée par la compétitivité entre ses membres, chacun essayant de tirer le maximum de profits de chaque échange, soit comme vendeur, soit comme acheteur, il y aura toujours une minorité de “vainqueurs” au milieu d'un grand nombre de “vaincus”... de la même façon que dans le capitalisme actuel.  Il est même possible que ce type de club arrive à produire un niveau d’emploi plus élevé qu’un club qui tente de limiter la compétitivité entre ses membres et qui essaie d’éviter des rapports définitifs “vainqueurs/vaincus”. Mais ce dernier sera sûrement porteur de nouveaux rapports sociaux de production, qui, à leur tour, représentent un potentiel de transformation significatif pour la société dans son ensemble.