(Texte
aussi disponible en Anglais)
Le monde contemporain vit les yeux
rivés sur le tableau de bord de l’activité économique qui est devenu sa
préoccupation première. Le temps de l’économie est en train de prendre le
dessus sur le rythme des saisons et des cultures, il s’impose au rythme
biologique de l’homme, il modifie et découpe le temps social. Quant au temps
sacral, il a été intégré au temps économique avec ses transhumances
touristiques et ses grandes messes du shopping de la fin de l’année. Affranchie
des contraintes ancestrales, l’économie, bride au cou, bat sa propre mesure
jusqu'à ce qu’un accident de parcours ou une rupture interne viennent perturber
sa marche.
L’idée jubilaire s’inscrit dans une
vision du temps diamétralement différente de celle qui préside aux destinées de
l’économie contemporaine. Le temps du Jubilé est exogène à l’économie et
l’économie en est tributaire sans aucune entorse ni exception possibles. Ainsi,
la remise impérative des dettes et le retour promis dans « son
patrimoine » toutes les « cinquantièmes années » imposent aux
contrats une limite qui n’a rien d’endogène et qui dépasse toutes les
considérations économiques. A la relation contractuelle, se nouant entre deux
partenaires souvent inégaux qui cherchent à maîtriser les incertitudes inhérentes
à l’avenir, se superpose un mécanisme exogène, qui rappelle à la fois le point
de vue de la société (éviter le risque systémique) et la nécessité d’un
développement intégral de l’homme. Au sein d’une économie dont le rythme
effréné obéit essentiellement à des préoccupations de rentabilité, le Jubilé
résonne comme un rappel à l’ordre salutaire, remettant les finalités sociales
et humaines au cœur des activités économiques et financières.
Si la finance contemporaine était un
jour soumise à la contrainte de l’année jubilaire, elle devrait modifier en
profondeur certaines de ses pratiques. Sans doute se débarrasserait-elle aussi
de certaines de ses faiblesses systémiques. Une des causes les plus claires des
crises financières contemporaines est l’absence au sein des institutions
financières de mécanismes qui imposeraient aux opérateurs la prise en compte du
moyen et long terme au détriment de leurs intérêts à court terme. Aussi,
séduits par l’idée d’un temps endogène et malléable à l’infini, les opérateurs
ont de la peine à admettre que certaines transactions potentiellement rentables
contribuent à augmenter le risque systémique et donc, à terme, la probabilité
d’une crise. L’absence de telles barrières, doublée d’un manque de prudence, ou
plus simplement de clairvoyance, facilite la rencontre entre un appétit
démesuré pour l’argent frais du côté des emprunteurs et l’intérêt de court
terme du côté des créanciers. S’il avait été clair, dès le départ, comme le
suggère le Jubilé, qu’à la cinquantième année les créanciers seraient
intégralement responsables en cas de difficultés de paiement du débiteur, à
n'en pas douter, la propension à proposer de nouveaux crédits aurait été
atténuée.
Le Jubilé impose à la finance des
cycles de cinquante ans au terme desquels aucune dette ni aucune créance ne
devraient subsister sous peine de confiscation. Cette vision cyclique suppose
en fait le démantèlement de l’activité d’intermédiation financière pendant une
année. En extrapolant l’idée jubilaire, on peut imaginer que l’année de repos
serve à reprendre la véritable mesure des choses, à mettre les évaluations
antérieures en question et à les adapter aux « fondamentaux » comme
on les appellerait aujourd’hui. Le Jubilé serait donc un mécanisme puissant
pour limiter l’exubérance financière et l’apparition de « bulles
spéculatives » dont le dégonflement trop subit peut initier une crise
financière systémique de grande ampleur. En d’autres termes, à l’instar de la
crise, le Jubilé serait l’occasion de procéder à la simplification du système
financier, sauf que dans le cas du Jubilé, cette remise à jour se ferait de
manière anticipée et donc plus ordonnée, sans dégâts et sans pertes.
Un autre aspect intéressant du
Jubilé est qu’il modifie profondément la manière dont les risques sont répartis
dans la relation de dette. Contrairement à la dette contemporaine, le Jubilé
rend le prêteur et l’emprunteur solidaires d’un éventuel problème de
remboursement. Il relève en effet de l’intérêt bien compris du prêteur de
s’assurer que le débiteur a réellement les moyens de rembourser sa dette avant
l’année jubilaire, sous peine de perdre la totalité de son engagement. Le
couperet du Jubilé met le prêteur devant une responsabilité autrement plus
tangible et claire que ne le fait la pratique actuelle. En idéalisant un peu,
on pourrait parler d’une véritable et concrète co-responsabilité des
partenaires. Dans la perspective jubilaire, l’intérêt bien compris du débiteur
mais aussi du prêteur consiste à éviter le surendettement, c’est-à-dire à
maintenir aussi bien le niveau de la dette que le poids de son service dans les
limites du supportable.
Le cycle cinquantenaire que propose
le Jubilé est très long au regard des
pratiques financières contemporaines. En effet, peu nombreux sont les contrats
financiers dont la durée prévue s’approche du demi siècle. Dans la vie courante
des affaires, les échéances de vingt à vingt-cinq ans relèvent déjà du très
long terme. On peut se demander dès lors si le cycle jubilaire - pour autant
qu’il soit effectivement imposé à la finance - n’est pas trop long pour jouer
son rôle disciplinant. Il est clair qu’en début de cycle, l’attitude des
opérateurs serait plus laxiste qu’en fin de cycle, au moment où la sanction
devient de plus en plus réelle. Par ailleurs, l’histoire financière des
derniers siècles suggère que les cinquante années séparant les années
jubilaires laissent suffisamment de temps au développement de processus
endogènes à l’économie pour que quelques crises locales éclatent de temps à
autre. En d’autres termes, le cycle jubilaire, tout en soumettant l’économie à
un rythme qui la transcende, permet à la machine économique de fonctionner dans
l’intervalle. Il serait par conséquent illusoire d’invoquer le Jubilé comme
protection contre l’éventualité de toutes les crises financières. Au plus - en
imposant à la finance une période de désengagement - l’idée jubilaire est-elle
de nature à diminuer sensiblement le niveau du risque systémique.
Pour nous qui sommes assis sur le
volcan de la finance mondialisée dont plus personne ni plus aucune institution
n’est capable d’appréhender les tenants et aboutissants, le paradigme jubilaire
est séduisant à plus d’un égard. Au temps virtuel de l’économie et de la
finance contemporaines, il invite à substituer le temps de la vérité des
choses, où l’homme est appelé à se réaliser dans ses multiples dimensions. Le
Jubilé, ce n’est pas simplement une idée en l’air, c’est avant tout un
calendrier fixé à l’avance. Une suite de rendez-vous à ne pas manquer sous
peine de prendre le virtuel pour le réel, nous rappelle le Lévitique.