Consommation et Citoyenneté
pour une économie solidaire
Si les entreprises, et notamment les multinationales,
prennent largement part à la spéculation financière et exercent un pouvoir de
pression considérable sur les décisions des gouvernements et instances
internationales, c’est bien leur chiffre d’affaires dans l’économie réelle qui
constitue leur base d’ancrage et d’investissement, et en partie celle de leur
pouvoir d’action et de pression. En témoigne la vigueur des combats et
stratégies déployés pour défendre chiffre d’affaires et parts de marchés, à la
fois entre concurrents sur le marché, devenu champ de guerre du marketing, et
au niveau réglementaire, national et international, par la manipulation
d’études scientifiques et par les pressions exercées auprès des politiques et
décisionnaires[1].
Or, ce sont bien les achats, quotidiens et ponctuels, des
individus et des collectivités qui composent concrètement le chiffre d’affaires
des entreprises.
Acheter, c’est donner son argent, en échange de biens ou de
services. Au-delà de la valeur de l’échange pour celui qui achète, le
consommateur ne doit-il pas s’intéresser à ce que finance ou ne finance pas cet
argent ?
1 – Alibi marketing : la
demande du consommateur
a) Recherche de prix bas et rêve d’un monde
meilleur
b) Objectif de rentabilité maximale
c) Défense du consommateur ?
2 – L’offre des entreprises :
la fin justifie les moyens
a) Modes de production et de conception
b) Modes de distribution
c) Stimulation de la consommation
3 – Les conséquences
a)
Coût immédiat et coûts cachés
b)
Santé
c)
Environnement
d)
Economie et société
e) Liberté du citoyen
1 – Nouveaux réflexes pour un
consommateur responsable
2 - La consommation responsable,
Une affaire de riches ?
a)
Consommer autrement, à coût égal
b)
Consommation à deux vitesses
c) La qualité globale, un droit pour tous
Les entreprises mettent en
avant les souhaits ou prétendus souhaits des consommateurs pour justifier des
logiques de production industrielle et de grande distribution dont les
conséquences sont considérables pour la santé, l’environnement, l’économie
locale, la société, et finalement la liberté de chacun(e).
1 – Alibi marketing : la
demande du consommateur
a) Recherche de prix bas et rêve d’un monde
meilleur
Les professionnels du marketing et de la publicité
s’appuient sur des aspirations naturelles de l’être humain : meilleure
qualité de vie, confort, simplicité, liberté, sécurité, sensualité, beauté,
etc. En infantilisant le consommateur, sur une base d’idéologie hédoniste et
individualiste, qui fétichise l’argent (sensé conférer pouvoir, identité et
bonheur)[2],
ils exacerbent souvent ces aspirations. Ils devancent ainsi les demandes
conscientes ou inconscientes de ce prétendûment « client-roi ».
Celles-ci se trouvent aussitôt transformées en arguments de vente, réels ou
fictifs.
Trop souvent, le consommateur ne fait pas le lien entre sa
demande et son comportement d’achat, d’une part, et les pratiques des
entreprises, d’autre part. Mais pour les opérateurs, c’est bien parce que le
consommateur veut toujours plus et des prix toujours plus bas[3] qu’ils doivent trouver des
solutions[4]
pour faire la différence face à la concurrence et préserver / accroître leurs
parts de marché.
C’est parce que le consommateur entre dans le jeu et se
découvre de nouveaux besoins face à l’offre des entreprises que cette dernière
est mise en place et mise en scène dans les magasins. Les comportements des
consommateurs sont très précisément étudiés pour « capter la clientèle,
l’amener à acheter toujours plus et surtout la fidéliser »[5].
C’est aussi parce que le consommateur rêve d’un monde
meilleur, où tout serait simple et où régnerait l’abondance, qu’il est assailli
de publicités annonçant des produits idéaux, le bonheur et la révolution[6]. Propagande dont on pourrait
éventuellement apprécier les qualités artistiques mais qui devient insultante
face aux inégalités sans cesse croissantes, au Nord comme au Sud, et à une
consommation d’antidépresseurs et autres psychotropes sans précédent dans nos
sociétés occidentales.
b) Objectif de rentabilité maximale
Les actionnaires, outre le fait qu’ils possèdent
mutuellement les entreprises et, par là-même, le pouvoir de décision sur la
stratégie et la politique des firmes, peuvent être considérés comme autant de
consommateurs, recherchant cette fois la plus grande rentabilité pour leur
investissement. C’est aussi en leur nom que sont justifiées les procédures d’
« optimisation des bénéfices ». C’est bien également à partir de
critères de rentabilité financière que les petits porteurs investissent. C’est
aussi souvent sur des critères de commodité et de profit financier que l’on
confie son argent à des organismes bancaires, sans se préoccuper des circuits
qu’ils alimentent et entretiennent.
Ainsi, les entreprises peuvent se considérer prises entre le
marteau du consommateur-client, qui veut des prix toujours plus bas, et
l’enclume du consommateur-actionnaire, qui recherche le plus grand profit.
c)
Défense du consommateur ?
Si les institutions et les
consommateurs (directement par leur comportement d’achat ou à travers les
organismes qui les représentent) ont indéniablement contribué à l’amélioration
de la qualité intrinsèque des produits et services ainsi qu’à la
démocratisation de l’accès à ces mêmes produits et services, ils ont également
joué un rôle non négligeable dans l’émergence et la croissance de la grande
distribution et la généralisation des productions industrielles et de leurs
effets pervers. C’est d’ailleurs au nom de la défense du consommateur que la
grande distribution est née et s’est pérennisée[7].
En effet, trop souvent, la
défense du consommateur est uniquement synonyme de recherche de la qualité
intrinsèque du produit, de sa qualité sanitaire, de l’intérêt immédiat du consommateur
(prix les plus bas possibles) et du maintien de son pouvoir d’achat, sans
considération pour les critères de qualité sociale et environnementale, dont
les effets ne sont perceptibles qu’indirectement ou à plus long terme[8].
2 – L’offre des entreprises :
la fin justifie les moyens
a) Modes de production et de conception
Pour faire baisser le prix de vente et maintenir ou
augmenter la rentabilité, il faut réduire les prix de revient.
Achat de matières premières ou sous-traitance
On recherche le moindre coût avant
toute chose. Le dossier « vache folle » en est un cas d’école. Ainsi,
alimenter des animaux (naturellement herbivores) avec des farines animales, au
mépris des conséquences possibles pour les animaux et les êtres humains, présentait
deux avantages : faire baisser les coûts de l’alimentation des animaux
avec une source de protéines peu chère et valoriser des résidus qu’il aurait
fallu payer pour éliminer. Double gain.
Dans d’autres cas, on externalise des fonctions auparavant assumées par la même entreprise, par exemple en sous-traitant à des fournisseurs employant des travailleurs sous-payés et mal représentés en France (comme des immigrés clandestins ou des prisonniers) ou bien dans des pays à faible coût de main d’œuvre et dans lesquels les législations sociales et environnementales sont plus favorables aux entreprises (travail des enfants, absence de droits syndicaux, pollutions de l’environnement ou sur le lieu de travail). Ce qui permet accessoirement de se dégager des responsabilités et de mettre en avant sa propre charte pour l’environnement ou un code éthique tout en rejetant les excès sur des fournisseurs « irresponsables ». Le responsable est toujours ailleurs !
Recherche marketing et production
On uniformise les produits pour
plaire à tout le monde et pour faire des économies d’échelle. En revanche, on
multiplie les gammes de produits de façon à inciter les consommateurs à
accumuler et renouveler les biens acquis le plus rapidement possible, en
rendant obsolète le modèle précédant, dans une illusion d’originalité, de
diversité et de modernité.
b) Modes de distribution
Dans la même logique
(réduction des prix de vente et maintien des marges), il faut faire baisser les
coûts de distribution et faire pression sur les industriels – qui eux-mêmes
appliquent des méthodes de production radicales. Dans la distribution, la
concentration des opérateurs est extrême et il est difficile d’échapper aux
points de vente de la grande distribution : 5 groupements de distributeurs
contrôlent en France la vente de 90% de produits de grande consommation, sous
leurs enseignes principales ou des enseignes spécialisées, localisées en zone
industrielle ou dans des galeries commerciales. Même les magasins de quartier
(« l’arabe du coin ») appartiennent souvent à ces groupes ou
s’approvisionnent dans leurs centrales d’achat, perdant ainsi leur autonomie et
la gestion de leurs prix. Parmi les nouveaux secteurs auxquels s’attaque la
grande distribution, les chiffres sont éloquents : 36% des ventes de
bijoux, entre 10 et 15% des vins, 23% du marché des fleurs et plantes[9],
etc. Ces parts de marché des grands distributeurs leur donnent un pouvoir
considérable sur les producteurs, condamnés à disparaître, se faire racheter ou
se rassembler.
Les marques de distributeur, créées par et appartenant
directement aux acteurs de la grande distribution, leur permettent d’accroître
encore davantage leurs marges et leur pouvoir sur les fournisseurs, en coupant
toute relation entre producteur et consommateur. Ainsi, les opérateurs peuvent
faire pression sur les prix et changer de fournisseur à leur guise, au gré des
stratégies et politiques d’achat, sans que le consommateur ne réalise quoi que
ce soit puisque l’emballage et l’apparence du produit restent les mêmes.
c) Stimulation de la consommation
On ne se contente pas de répondre aux souhaits du
consommateur, on les devance. On flatte l’individu et on crée des modèles
d’identification à travers la publicité. Il faut posséder tel et tel
objet pour être tel ou tel.
Par exemple, la viande est devenue un aliment de base
et la consommation en a beaucoup augmenté. D’un signe de richesse, c’est devenu
une norme quotidienne. Ainsi, on ne dit plus « gagner son pain » mais
« gagner son bifsteak »[10] .
On achète des plats préparés et on va au fast food parce que
c’est moderne, plus simple et rapide. C’est l’ère des produits
prêts-à-consommer et des styles prêts-à-vivre, qu’il s’agisse d’alimentation,
d’habillement ou de culture. Sur le point de vente, tout est fait pour
faciliter la consommation, depuis la structure des magasins (mobilier, mise en scène, couleurs, odeurs,
musique) jusqu’au fonctionnement des actions promotionnelles (cadeaux, prix
réduits ponctuels, etc.) et autres dispositifs de stimulation de la
consommation (cartes de crédit, cartes de fidélité, magazines d’entreprise,
etc.).
Les grandes surfaces
et galeries commerciales séduisent en donnant l’impression d’une
« multiplicité d’opportunités qui maximisent la possibilité de consommer
raisonnablement »[11]
3 – Les conséquences
a) Coût immédiat et coûts cachés
S’il apparaît
logique que la qualité globale
(intrinsèque du produit, sociale et environnementale) ait un coût immédiat, on
omet souvent de prendre en compte que la non-qualité a également un coût,
souvent différé, ou caché.
Le consommateur en prend
de plus en plus conscience globalement sur des critères de respect de
l’environnement, de citoyenneté et de solidarité. Mais il y est aussi de plus
en plus souvent confronté très directement et individuellement : à partir
des risques pour sa santé et sa sécurité (p. ex. à travers les scandales de
sécurité alimentaire), il réalise l’interdépendance des processus et comprend
que les dégradations environnementales, économiques et sociales peuvent in fine
avoir un impact sur sa vie. Il peut aussi se culpabiliser (dans son image de
soi) quand il comprend que ses achats entretiennent l’exploitation d’enfants ou
d’autres êtres humains.
b)
Santé
Les conséquences pour la santé sont multiples et reflètent la cascade d’interdépendance des différents critères :
Conséquences directes d’une mauvaise qualité de l’alimentation : maladie de Kreuzfeld-Jacob, allergies, empoisonnement, fragilisation de l’organisme, obésité, maladies cardiovasculaires, diabète, etc. On entend souvent que la sécurité alimentaire n’a jamais été aussi grande. Mais il s’agit avant tout de sécurité sanitaire, des risques immédiats liés à l’ingestion des aliments sans considération pour les risques à plus long terme de la nature de l’alimentation « moderne » : viandes d’animaux alimentés aux farines carnées, utilisation d’hormones et autres antibiotiques, consommation excessive de produits carnés, sel en excès (sans parler des OGM dont on ne peut aujourd’hui présager les effets)
Conséquences dues à la dégradation de l’environnement : allergies, empoisonnement aux dioxines, maladies liées à l’amiante, à la radioactivité, etc.
Conséquences dues à la dégradation des conditions sociales : dépressions, tensions croissantes dans les milieux professionnels et utilisation croissante de psychotropes
c)
Environnement
Les modes de production et de consommation occidentaux sont
très énergivores et ont de multiples conséquences pour l’environnement :
épuisement des ressources naturelles (sources d’énergie fossiles, eau),
pollutions de l’air, de l’eau, des sols par l’industrie, l’agriculture et les
rejets humains (nitrates dans les nappes phréatiques, nuages de pesticides se
déplaçant d’une région à l’autre[12],
déchets ménagers, industriels, nucléaires, etc.). Quelques exemples :
Le mode de consommation en hypermarché en est une
illustration parlante : « faire ses achats dans un hypermarché de
périphérie engendre quatre fois plus de pollution et de nuisances qu’acheter
les mêmes provisions à 500 mètres de chez soi dans un supermarché de
centre-ville »[13] :
voiture indispensable pour s’y rendre, stockage de quantités supérieures en réfrigérateur
et congélateur, emballages non-consignés, consommation d’énergie pour les
productions hors-saison sous serre et transports maritime, aérien et routier
pour les approvisionnements à contre-saison. Sans mentionner le bilan
énergétique des transports liés à l’achat de produits fabriqués à faible coût
de main d’œuvre à l’autre bout du monde.
Les achats sur internet génèrent aussi un surcroît de
pollution par l’immédiateté des livraisons[14].
La surconsommation de viande a également des incidences sur
l’environnement : élevages hors-sol et agriculture intensive (pour la
production des aliments) liés aux productions industrielles, consommation d’eau
et pollutions. Sept protéines végétales sont nécessaires pour produire une
protéine animale[15].
Les risques écologiques liés aux OGM, développés pour des
raisons économiques par les firmes, font craindre des modifications
incontrôlables de la flore et de la microfaune, par l’apparition de résistances
imprévues dans des plantes et chez des insectes.
d)
Economie et société
Entreprises et économie locale.
La recherche de rentabilité maximale comme critère
prioritaire de l’économie produit une concentration toujours plus forte des
opérateurs, l’intégration verticale de secteurs économiques entiers,
l’émergence / la croissance de quasi-monopoles sur les marchés, de firmes
multinationales disposant de pouvoirs considérables par l’ampleur de leur
patrimoine financier (quelquefois supérieur à ceux de pays entiers) et la
puissance de leurs moyens de pression sur les instances politiques, au niveau
national et international.
Bien entendu, cette évolution se fait au détriment des
petits opérateurs et de l’économie locale. Ainsi, par une politique de dumping
et de prix d’appel sur l’essence, la grande distribution a fait chuter le
nombre de stations de 47 500 à 18 500 de 1975 à 1995, avec la disparition de près
de 30 000 points de vente de carburants classiques[16].
Avec l’apparition ou en
anticipation des problèmes de santé et d’environnement dûs aux modes de
production industriels sans scrupules, on édicte des normes, souvent facteur
supplémentaire d’exclusion économique pour les petits opérateurs, par les frais
et rigidités occasionnés, tandis que les gros opérateurs rencontrent trop
souvent le laxisme et la complicité de l’administration.
Dans le secteur agricole, l’intensification des méthodes amène les paysans à adopter les mêmes variétés « industrielles » ou à quitter la terre, tendance qui risque de s’accélérer avec le développement des OGM, notamment dans les pays du Sud, et qui entraîne une plus grande dépendance des agriculteurs envers leurs fournisseurs[17].
Emploi et conditions sociales des employés
Les emplois et les salaires sont les premiers postes
affectés par les réductions de coûts.
Les concentrations, elles-mêmes résultat de la stratégie des
groupes et de la recherche d’économies d’échelle, se traduisent très souvent
par des suppressions d’emplois. La délocalisation ou sous-traitance de la
production entraîne également la fermeture d’entreprises ou pour le moins la
suppression massive de postes de travail. Mieux vaut ne pas être employé et
actionnaire de la même entreprise !
Les créations d’emploi dans les productions industrielles et
la grande distribution ne compensent pas les pertes dûes aux fermetures de
petites entreprises.
Coûts pour le consommateur
Assez rapidement,
l’argument « prix bas » ne joue plus : lorsque les
quasi-monopoles sont suffisamment installés et ont fait le ménage, ils n’ont
plus besoin de cet argument concurrentiel. Par ailleurs, il faut bien financer
les dépenses de marketing et de publicité et autres gadgets promotionnels et …
rémunérer l’actionnaire ! Chacun peut d’ailleurs constater que, hormis les
promotions et autres prix d’appel, les articles ne sont souvent pas moins chers
dans la grande distribution (quand on a encore la possibilité de faire des
comparaisons…).
Ou bien on continue de
faire baisser les coûts de revient, et la qualité.
Un autre aspect est celui
des normes et contrôles réglementaires de la qualité des produits (santé,
environnement et critères sociaux) ainsi que des labels (pour une garantie de
qualité supplémentaire). Les coûts générés doivent souvent être pris en charge
par les producteurs qui les intègrent dans la structure de prix des produits,
et donc dans le prix de vente au consommateur. En résumé, on paie 2 fois : pour
la qualité des produits et pour la reconnaissance de cette qualité.
Coûts pour le contribuable
C’est bien finalement le contribuable qui porte le coût social du chômage, celui de la santé publique et des mesures de protection de l’environnement.
Sans parler de l’évasion fiscale vers les paradis fiscaux qui permettent à certains d’échapper à la taxation commune, au détriment des contribuables nationaux qui devront assumer collectivement l’ensemble des charges.
e)
Liberté du citoyen
Avec la disparition des petits opérateurs et
l’homogénéisation de l’offre (disparition de certains produits ou marques), le
choix du consommateur se réduit (qualité, diversité, information) :
Avec la chute du nombre de magasins en centre ville[19],
il ne reste plus guère d’autre choix que de sortir de l’agglomération pour
faire ses achats, et de posséder un véhicule pour s’y rendre !
Pour reprendre l’exemple des stations d’essence et de la
chute extrême de leur nombre, les points de vente de carburant sont isolés,
surtout en province. Il faut faire des kilomètres et consommer du carburant
pour se réapprovisionner en carburant !
Dans le secteur du cinéma, avec l’intégration de la
production et de la distribution et l’ouverture de plus en plus nombreuse de
multiplexes, grandes surfaces du cinéma, ce sont ici aussi des critères de
rentabilité qui président au choix des films, dont la sélection est
homogénéisée et modélisée au niveau national.
Dans le secteur de la presse, déjà majoritairement intégré,
concentré et aux mains de grands groupes, des magazines gratuits de plus en
plus nombreux sappent les ventes des magazines payants et représentent
directement les intérêts de l’entreprise dont ils sont issus[20].
A force de considérer les clients comme des enfants
irresponsables, ne pensant qu’à leur intérêt personnel, familial ou national,
les marketeurs sachant mieux qu’eux-mêmes ce qui leur convient, les
consommateurs et non moins citoyens sont privés de leur liberté de choix, de
décision, de réflexion.
Ces évolutions progressives et insidieuses se font souvent à
l’insu du consommateur et le rendent encore plus dépendant. Pris au piège et
impliqué par un système individualiste, réputé porteur de progrès, de
modernité, de confort et de bonheur, dont il a profité, il peine à en voir les
effets pervers et à s’en affranchir. On peut parler de « fonction
dépolitisante de la consommation hédoniste » [21].
Si les entreprises
continuent de justifier leurs politiques et stratégies par la demande du
consommateur et si les consommateurs continuent de justifier leurs achats par
l’offre des entreprises, quand tout cela changera-t-il vraiment ?
Sous la pression de la
société et les attentes du consommateur, les entreprises sont de plus en plus
nombreuses à annoncer leur engagement sur les critères environnementaux et
sociaux, à des degrés divers d’authenticité et de réalisations concrètes. Très
souvent, c’est devenu un argument marketing, voire un créneau pour développer
de nouveaux produits, vendus plus cher.
Il faut donc que le
consommateur fasse pression pour, d’une part, condamner les entreprises qui
continuent de mépriser êtres humains et / ou nature (directement ou
indirectement) et, d’autre part, encourager celles qui engagent une démarche
authentique, a fortiori celles dont les critères sociaux et environnementaux
font partie-même de leur raison d’être.
1 – Nouveaux réflexes pour un
consommateur responsable
Pour refuser cette position de consommateur-alibi complice,
il faut prendre conscience des mécanismes à l’oeuvre et réaliser le pouvoir de
chacun dans son porte-monnaie.
Concrètement, la
démarche demande quelques efforts de temps, de réflexion, d’action :
pour prendre conscience, s’informer, acheter autrement et utiliser autrement.
Prendre conscience
Le premier pas est de prendre conscience de l’emprise des
conditionnements et habitudes auxquels nous sommes soumis :
-
Les pièges et
manipulations du marketing et de la publicité, reflets d’une idéologie
hédoniste et individualiste, où règnent le prêt-à-consommer comme le
prêt-à-penser.
-
Les modes de
consommation occidentaux tellement énergivores, polluants et gaspilleurs, et
par ailleurs intenables au niveau mondial.
Sans prôner l’austérité, avons-nous vraiment besoin de tout
ce que nous achetons ?
Il faut aussi prendre conscience de ce qui devrait être
perçu comme autant de droits et de devoirs : exiger transparence et
qualité des informations, oser demander
des explications, veiller à la transparence dans les prises de décision, ne pas
se désintéresser des instances politiques locales (qui par exemple autorisent le développement des
grands distributeurs et celui d’installations polluantes) et nationales (qui
négocient les règles internationales en termes de commerce, d’environnement,
etc.), inciter les journalistes à faire leur vrai travail d’enquête, etc. En
résumé : ne pas se réfugier dans la passivité et la résignation, retrouver
sa place de citoyen.
S’informer
-
Choisir et veiller à
l’impartialité de ses sources d’information,
-
S’informer sur les
pratiques des multinationales (production et distribution)
-
Rester vigilant par
rapport aux discours bien-pensants et bien intentionnés des entreprises
-
S’informer sur les
solutions alternatives pour acheter et utiliser autrement.
Acheter autrement
Quelques exemples :
a)
Se méfier des prix trop
bas et rechercher les prix justes. Nous l’avons vu : Acheter à bas prix,
ce n’est pas forcément acheter « malin » et « pas plus cher que
cela ne vaut », mais c’est souvent aussi financer de la pollution (en
amont : mode de production, ou en aval : déchets), des conditions de
travail déplorables, le travail des enfants, la fermeture d’entreprises. etc.
b)
Privilégier les achats
de proximité, la vente directe et les circuits courts, questionner les
commerçants, rechercher les relations
de confiance qui ne nécessitent pas toujours un label
c)
Privilégier les
produits issus de l’agriculture biologique, dont le mode de production proscrit
l’utilisation de substances chimiques
d)
Acheter les produits du
commerce équitable[22]
pour les produits importés des pays du sud (thé, café, quinoa, objets de
décoration, etc.)
e)
Pour les produits issus
de productions industrielles, rester vigilant sur la composition des aliments,
lire attentivement les étiquettes (OGM, etc.)
f)
Eviter les plats
préparés et produits composés
g)
Privilégier les
produits durables plutôt que des produits peu chers, qui devront vite être
remplacés
h)
Eviter les dispositifs
promotionnels qui poussent à acheter plus que nécessaire et à prendre des
engagements (crédit à la consommation, cartes de crédit de marques, cartes de
fidélité)
i)
Choisir les instituts
bancaires et les formules de placements alternatifs
j)
Voyager autrement, sans
rechercher nécessairement la destination la plus lointaine et la plus exotique,
privilégier la découverte et la rencontre avec les habitants du pays, en
respectant la nature, etc.
k)
Favoriser les
structures indépendantes (cinémas, librairies, etc.)
Utiliser autrement
Quelques
exemples :
a)
Renoncer à l’automobile
quand c’est possible et privilégier bicyclette, marche à pied, transports en
commun
b)
Economiser l’énergie,
réduire ses déchets, recycler plutôt que jeter
c)
Redécouvrir les aliments
et réapprendre à cuisiner et à manger.
Il est certain que dans une
société où les familles n’ont d’autre solution pour assurer un budget décent
que les deux parents travaillent, il est difficile de trouver le temps de faire
la cuisine et d’y prendre plaisir, de l’apprendre aux enfants, et de les
éduquer de façon générale. Mais ne pourrait-on pas utiliser la réduction du
temps de travail par exemple pour retrouver ces espaces de convivialité et de
redécouverte des principes fondamentaux de la vie et de la santé, plutôt que de
s’échapper dans le premier avion venu pour un week-end prolongé ou une semaine
à l’autre bout du monde ?
Il n’y a pas de solution
toute faite ni de recette définitive. On peut recenser les alternatives de
consommation et les actions à mener. Dans ce sens, l’accès à une information
non orientée par des intérêts économiques est cruciale pour pouvoir choisir en
connaissance de cause.
Mais c’est bien par
l’attitude-même du consommateur, par le choix local de produits et de lieux
d’achat, et par la vigilance et la réflexion qui y président, que le changement
peut avoir lieu fondamentalement. Il revient à chacun d’avoir sa propre
réflexion sur son rôle et sur ce qu’il peut faire à son niveau et au quotidien.
Il s’agit alors d’un
véritable pouvoir, d’une arme réelle contre les sirènes du marketing et de la
publicité. Utilisé à une échelle suffisamment large et avec la vigilance qui
s’impose, il pourrait devenir un énorme pouvoir de pression, en complément des
pressions réglementaires.
De prime abord, on peut penser que la consommation
responsable coûte plus cher et ne pourrait être qu’une préoccupation de nantis,
qui peuvent s’en payer le « luxe » tout en se donnant bonne
conscience.
Il apparaît en effet logique que les produits de bonne
qualité sociale et environnementale aient un coût supérieur à ceux dont la
production se trouve justement justifiée par des coûts inférieurs.
D’une part, cette équation n’est pas toujours vraie. D’autre
part, lorsqu’elle se vérifie, est-il acceptable que tous n’aient pas les moyens
d’acheter au juste prix ?
a) Consommer autrement, à coût égal
Il existe des alternatives permettant de ne pas augmenter le
prix global de l’alimentation, en modifiant
sa façon de consommer : rééquilibrer les achats, les priorités, le
choix des produits (par exemple en réduisant la consommation de viande),
privilégier la qualité avant la quantité, éviter les plats préparés et les repas
en restauration rapide, jardiner et cuisiner soi-même, choisir des produits pas
forcément plus chers en achetant directement (moins d’intermédiaires ou
intermédiaires moins gourmands).
b) Consommation à
deux vitesses
Nous avons vu que la réintégration des coûts cachés
(correspondant aux dépenses de santé, aux effets sur l’environnement et à la
gestion sociale des conséquences[23])
dans le prix réel global d’une production peut la rendre même plus onéreuse
qu’une production de bonne qualité sociale et environnementale.
Cependant, bien entendu, ceci ne résout pas le problème des
petits budgets réels et des fins de mois difficiles. Mais est-il juste que la
collectivité prenne en charge les coûts cachés et que le peu de moyens d’une
partie de la population soit invoquée pour justifier un système aussi
déséquilibré ?
En fait, notre pouvoir
d’achat est fictif puisque le prix de nombreux articles courants ne correspond
pas à celui d’un produit de qualité fabriqué dans de bonnes conditions sociales
et environnementales.
Fictive aussi notre liberté
de choix puisque ce sont souvent les mêmes entreprises qui offrent des produits
apparemment concurrents, sous des marques distinctes, écartant ainsi tout autre
choix.
Avant de condamner le prix élevé des produits de bonne
qualité sociale et environnementale, il faut dénoncer la discrimination qui
existe déjà dans certains secteurs où le retour pour le consommateur est plus
évident, comme les critères de santé pour l’alimentation : une nourriture
de bonne qualité, à produits identiques, demande un budget plus important.
Certains ont les moyens de payer plus cher et n’hésitent pas. D’autres ne
peuvent s’en payer le luxe et ne connaissent pas d’alternative. Les
conséquences en sont très directes pour la santé.
Les autres critères de la consommation responsable dont le
retour est moins rapide pour le consommateur (par exemple, les modes de
production au mépris des droits sociaux et de l’environnement) pourraient même
devenir culpabilisants pour les personnes qui n’ont pas les moyens d’en
appliquer les principes. C’est le cas par exemple pour l’habillement ou pour
les produits soumis aux fluctuations des cours mondiaux (café, thé, cacao,
etc.). Ici, les alternatives sont souvent plus chères que les premiers prix et,
par définition, plus difficiles d’accès pour une large part de la population.
Cela ne revient-il pas à
faire porter à une partie de la population la responsabilité d’un changement
impossible de ce système pervers, dont les effets à long terme sont dommageables
à l’ensemble de la société ? Plutôt que de lutter pour des prix bas, ne
faudrait-il pas lutter pour que tous aient les moyens et le DROIT d’acheter au
juste prix ?
c) La qualité
globale, un droit pour tous
Il faut donc, pour éviter
que la consommation responsable ne se limite à devenir de plus en plus un
créneau marketing, générant une offre parallèle à celle de produits bas de
gamme et socialement discriminants, que chacun(e) prenne conscience de
l’ensemble du fonctionnement, l’intègre dans un raisonnement économique global,
repense ses modes de consommation et exige que chacun(e) ait les moyens de
consommer d’une façon responsable. Tous devraient se sentir concernés.
Les plus démunis
aussi doivent prendre conscience que leurs achats contribuent également au
chiffre d’affaires des entreprises. Ils peuvent contribuer à faire pression
pour une meilleure qualité sociale et environnementale des produits en évitant
autant que possible les pièges du marketing et de la publicité, et en se
mobilisant pour obtenir les moyens de choisir de qu’ils consomment.
Et si « l’intégration sociale par la consommation a
constitué, et constitue toujours, un facteur affaiblissant de la conscience des
prolétaires » [24],
il s’agit bien de retrouver les moyens de s’affranchir des pièges et
manipulations de la société de consommation, dont le terme-même est devenu si
banal.
Agir par la consommation et agir pour consommer autrement,
c’est rester vigilant sur ce que finance l’argent que nous donnons en échange
de biens et services, et exercer une pression économique « par le
bas », en complément des pressions législatives et réglementaires, fonctionnant
« par le haut ». C’est aussi agir et se mobiliser pour accèder à une
information transparente, pour qu’évoluent les réglementations, pour faire
pression sur les entreprises et pour que tous aient les moyens de consommer des
produits de bonne qualité globale.
C’est une réponse de citoyen à un
monde économique et politique qui ne voit plus dans les êtres humains que des
consommateurs.
C’est aussi une façon de
« faire quelquechose » individuellement au quotidien, pour qui n’a
pas le temps ou la disponibilité de s’engager activement.
Il s’agit d’une lecture de
l'économie qui prend en compte les consommateurs comme acteurs économiques à
part entière, en interdépendance avec les entreprises et les instances de
régulation du marché. Ainsi, ils ont un rôle non négligeable à jouer.
La prise de conscience de
cette interdépendance et de ce pouvoir se fait de plus en plus large, portée
par les scandales de sécurité alimentaire, les actions des acteurs du commerce
équitable et le discours anti-globalisation[25]. Elle reflète la nécessité d’ « accompagner les
mutations » de notre société par une « mutation sociale[26] », emprunte d’un
volontarisme responsable : citoyen, équitable et solidaire.
Un changement d’organisation sociale ne pourra avoir lieu par le seul avènement de législations contraignantes (Taxe Tobin, contrôle citoyen des instances de réglementation), si nous continuons de soutenir au quotidien les pratiques sociales, économiques et environnementales contre lesquelles nous luttons par ailleurs, si nous ne modifions pas nos propres modes de consommation, à la fois par cohérence dans notre démarche et pour faire pression sur les entreprises.
C’est aussi là qu’il faut se réapproprier une part de décision sur l’avenir de notre monde.
« Les maux de notre
civilisation sont l’envers négatif des bienfaits
dont nous continuons de jouir »
Edgar Morin
BIBLIOGRAPHIE
Etat
des lieux
·
Europe Inc., Liaisons
dangereuses entre milieux d’affaires et institutions européennes, Belén
Balanya, Ann Doherty, Olivier Hoedeman, Adam Ma'anit, Erik Wesselius - Editions
Agone
·
Le
bonheur conforme – François Brune – Gallimard
·
Philippe
Breton – La parole manipulée – La Découverte / Essais
·
La
tyrannie de la communication – Ignacio Ramonet – Galilée
·
El
consumo me consume – Tomás Moulian – Lom / Libros del ciudadano (Chili)
·
Les
coulisses de la grande distribution – Christian Jacquiau – Albin Michel
·
Le
monde n’est pas une marchandise – José Bové et François Dufour – La Découverte
·
Petit
manuel anti-McDo – Paul Ariès – Golias
Alternatives
·
Pouvoir
d’achat … pouvoir d’agir – conférence-débat Attac95 (1999)
·
Pour
un commerce équitable – RITIMO / SOLAGRAL – Charles Léopold Mayer
·
E-changeons
le monde – Artisans du monde
·
Les
placements éthiques – Alternatives Economiques – hors-série pratique n°3 – 1999
·
Guide
des alternatives (France & Belgique) – Ed. Le Souffle d’Or & Ed.
Fraysse
·
Guide
des vacances écologiques – Ed. Fraysse
·
La
lutte pour les grains noirs – Max Havelaar (bande dessinée)
[1] Cf. :
« Europe
Inc., Liaisons dangereuses entre milieux d’affaires et institutions
européennes », ouvrage collectif ; « Un rapport dénonce la
lâcheté de l’Etat face aux pollutions des élevages bretons » Libération
05.07.2000
« Tabac :
l’OMS accuse les fabricants de saper son action pour la santé » – Le Monde
04.08.2000 ;
« Overdose de sel dans l’assiette des français » – Le Point 16.02.2001
[2] Tomás Moulian, El consumo me consume
[3] Cf. par exemple les accroches publicitaires de Carrefour / Continent : « 1+1 = moins cher », « proposer des prix encore moins chers » ou de Leclerc « « un sou est un sou », « les courses qui vous rapportent de l’argent », « des prix bas toute l’année sur un maximum de produits »
[4] « C’est le client qui impose ses exigences. Combien le client est-il prêt à payer pour un jean noir ? Mettons 69 couronnes (153 FF). Je vais dire à l’acheteur que j’ai besoin d’un jean à 69 couronnes et il va se charger d’en trouver. » Lars-Johan Jarnheimer – ancien directeur publicité H&M – « Les dessous des pulls » / « La Cinquième rencontre » du 01.05.2000 (film tourné en 1997)
[5] « Le nouvel art de vendre » Que Choisir 380 – mars 2001
[6] Cf. les nombreuses publicités vantant les mérites et la simplicité du boursicotage sur internet, ou bien la campagne de Libertysurf fin 2000 mettant en scène Gandhi, Lénine, Che Guevara et le sous-commandant Marcos, parfaitement admiratifs qu’on ait enfin trouvé la recette de la révolution et du bonheur pour le peuple. Ici, c’est d’ailleurs encore moins cher que moins cher puisque c’est prétendûment gratuit.
[7] Sur le site internet www.leclercstaunes.com, E. Leclerc, qui se qualifie de « Mouvement » le revendique clairement : « ils luttent contre les ententes illicites qui entravent la concurrence avec un seul but : la défense du consommateur » ; « la défense du pouvoir d’achat : le combat majeur » ; « aider les plus démunis en leur proposant des produits moins chers reste la motivation première du mouvement » ; « tous ces combats gagnés visent à rendre service aux consommateurs, en leur rendant la vie toujours plus agréable et surtout moins chère » ; « prix/choix/qualité pour tous : une revendication légitime » ; « être le porte-parole des préoccupations consuméristes du public ».
[8] Ainsi, lors de la campagne « Sauvons nos marchés », on a vu qu’une directive européenne transposée en droit français, émise dans un souci affiché de sécurité pour le consommateur, se rapprochait davantage d’une mise aux normes des petites productions et de leur homogénéisation pour rejoindre les critères des productions industrielles et de la grande distribution, avec diverses conséquences négatives pour la qualité des produits, les petits producteurs, l’économie locale et la liberté de choix du consommateur.
[9] Christian Jacquiau, Les coulisses de la grande distribution
[10] Claude Fischler, sociologue, CNRS
[11] Tomás Moulian, El consumo me consume
[12] Cf. « Les pesticides polluent aussi l’atmosphère – Une étude du mensuel « Environnement Magazine » revèle, à travers des mesures effectuées dans les pluies et les brouillards, que ces produits se retrouvent en suspension dans l’air du Nord-Pas-de-Calais, de l’Auvergne ou du Centre. La Bretagne aussi est touchée. » Le Monde 10.05.2000
[13] “L’hypermarché, le Caddie et le congélateur” Philippe Bovet – Le Monde Diplomatique / Mars 2001
[14] Cf. “L’hypermarché, le Caddie et le congélateur” Philippe Bovet – Le Monde Diplomatique / Mars 2001
[15] Cf. Cohérence pour un développement durable – janvier 2000
[16] Cf. Christian Jacquiau, Les coulisses de la grande distribution
[17] Cf.”Agriculture transgénique, la ferme de Frankenstein?” – dépliant édité par la BEDE / Inf’OGM
[18] Tomás Moulian, El consumo me consume
[19] et souvent, même les magasins de quartiers appartiennent aux grands groupes
[20] Cf. « Les quotidiens gratuits inquiètent la presse suédoise », Le Monde 17.11.2000 et « Les consumer magazines vont-ils flinguer la presse payante ? », Culturepub Le magazine – 01-02/2001
[21] Tomás Moulian, El consumo me consume
[22]
Principes du Commerce équitable = respect mutuel du
consommateur et du producteur
Garanties
pour le producteur :
- Suppression / réduction des
intermédiaires
- Prix juste (permettant de vivre
dignement) – en opposition à : prix du marché
- Formes de préfinancement
- Relations dans la durée :
contrats sur 2 / 3 ans, et non au coup-par-coup
Garanties
pour le consommateur :
- Qualité sociale et environnementale
des produits, fonctionnement démocratique de l’entreprise productrice
- Participation à une économie
équitable
- Transparence
[23] Ces coûts étant même quelquefois inchiffrables : mort des personnes (ESB, amiante, cancers, etc.), pollutions chroniques irréparables ou seulement à très long terme (pollution des nappes phréatiques, déchets nucléaires), famines, dépressions, suicides, etc.
[24] Tomás Moulian, El consumo me consume
[25] L’action « Sauvons nos marchés » a certainement également contribué à son niveau, par la communication sur le terrain et la couverture médiatique assez importante, à une certaine prise de conscience des consommateurs-citoyens.
[26]
Edgar Morin
1 – Alibi
marketing : la demande du consommateur
a) Recherche
de prix bas et rêve d’un monde meilleur
« Nous
sommes tous conscients, les acheteurs comme les vendeurs des magasins, que la
question du coût est essentielle. Même si la hausse n’excède pas 30 centimes,
nous savons bien qu’en dernière instance c’est le client qui la paie. Le prix
auquel nous achetons nos articles constitue l’essentiel de nos coûts de
production. Nous essayons donc de maintenir ce prix à un niveau le plus faible
possible et nous nous targuons d’y arriver plutôt bien. »
Jörgen Anderson – responsable
production H&M femmes – « Les dessous des pulls » / « La
Cinquième rencontre » du 01.05.2000 (film tourné en 1997)
b) Objectif
de rentabilité maximale
« "Il faut réduire les
coûts et c'est ce que Danone s'apprête à faire, pour se concentrer sur un
nombre plus réduit de marques les plus connues, ce qui leur permettra
d'optimiser les bénéfices", a renchéri un autre analyste d'une banque
d'investissement américaine. »
Extrait d’une dépêche de l’AFP du
19.01.2001
c) Défense
du consommateur ?
« Défend-on le pouvoir d’achat
des consommateurs quand on les attire avec quelques prix (500 sur 140 000 )
nettement inférieurs aux coûts d’achat ou de revient, pour, en réalité, leur
faire acheter d’autres produits vendus beaucoup plus cher ?(…) Défend-on
les prix, la qualité des produits, le monde agricole et les industriels ?
Défend-on les emplois quand, pour accorder toujours plus de remises, les
entreprises baissent la qualité de leurs produits et
licencient ? »
Jean-Paul Charié, député RPR du
Loiret et auteur des rapports parlementaires sur « la loyauté et
l’équilibre des relations commerciales » (in : Les coulisses de la
grande distribution, Christian Jacquiau)
« Michel-Edouard Leclerc ne le
dit pas autrement : « Sur une paire de chaussettes commercialisée
entre 30 et 35 francs, les charges de salaire n’excèdent plus 2 à 3 francs.
Elle représentent à peine 20ù de la marge commerciale qu’un grand magasin
prélève sur ces produits. La marge commerciale d’un grand magasin varie donc de
10 à 15 francs. Le « dur labeur » du distributeur est ici rémunéré
cinq fois plus que « l’amusement » préféré des jeunes enfants du
Maghreb qui « s’éclatent » dix-huit heures par jour dans les caves de
ceux qui les exploitent. En prenant 15 francs par paire de chaussettes jetée
nonchalamment sur les rayons de son magasin, le discounter peut-il encore
prétendre, sans rire, être le défenseur du consommateur ? »
Christian Jacquiau, Les coulisses de
la grande distribution
« En deux ans, en pleine crise
du porc et alors qu’une crise avicole était annoncée, le CDH (Comité départemental
d’hygiène) a autorisé 795 945 places de volaille et en a régularisé 582 067 qui
avaient été créées illégalement. Pour les porcs, elle en a autorisé 79 859 et
régularisé 39 223. Ces régularisations a posteriori et sans sanctions sont une
incitation à s’agrandir illégalement. (…) Ce que je voudrais dire à propos
de ce rapport, c’est qu’il n’attaque pas les agriculteurs, il met simplement en
évidence les dysfonctionnements de l’Etat qui pousse à la roue un système
totalement vicié. »
Libération 05.07.2000 « Un
rapport dénonce la lâcheté de l’Etat face aux pollutions des élevages
bretons »
2 – L’offre
des entreprises : la fin justifie les moyens
a) Modes
de production et de conception
« Tout repose, pour n’importe
quelle entreprise qui produit à bas prix, sur le fait qu’il faut nécessairement
délocaliser la production vers des pays ou les conditions de travail sont
différentes. Et on est forcément confronté à d’autres conceptions du lieu de
travail. C’est une question à laquelle les entreprises vont devoir répondre à
l’avenir. Il existe déjà une sorte de label qui garantit que les vêtements ont
été fabriqués dans des conditions acceptables. Mais aucune entreprise ne peut
offrir des prix attrayants tout en produisant dans un pays dont les conditions
de travail correspondent à nos critères. »
Joakim Jonason, ancien directeur
marketing H&M – « Les dessous des pulls » / « La Cinquième
rencontre » du 01.05.2000 (film tourné en 1997)
« Si on arrive à développer la
sous-traitance, à délocaliser la production à des sous-traitants, c’est plus
avantageux que de produire sois-même parce qu’on fixe le prix et qu’il n’y a
aucun coût supplémentaire qui vient se greffer. On économise tout se qu’on
dépenserait pour les retraites, l’eau, le fil, tout. Avec des sous-traitants,
on n’a plus à supporter ces coûts. »
B.K. Chung –
responsable marketing de la société Eaststar Export / Philippines – « Les
dessous des pulls » / « La Cinquième rencontre » du 01.05.2000
(film tourné en 1997)
« Les entreprises industrielles
délocalisées ont le double avantage d’être plus performantes en termes de prix
par rapport aux entreprises nationales, et surtout, de donner bonne conscience
à nos grands distributeurs. Elles effectuent le sale boulot pour la grande
distribution, en délocalisant leurs productions pour échapperaux impôts, taxes
et charges sociales assis sur les salaires. »
Christian Jacquiau, Les coulisses de
la grande distribution
« McDo a trouvé la formule
magique permettant de vendre le même produit à tout le monde, n’importe où,
n’importe quand, n’importe comment, avec n’importe qui. Il vise pour cela les
sensations primitives qui sommeillent tout au fond de chaque personne. Cette
loi du plus petit commun dénominateur, c’est l’inverse de celle de la
diversité. Elle élimine progressivement tout ce qui pourrait différencier
véritablement les hommes. Elle bricole un « truc » vide de toute
caractéristique, de toute élaboration, pouvant être avalé par n’importe qui,
car ne nécessitant même plus de penser à ce qu’on mange. Le produit parfait ce
serait donc une chose informe qui n’aurait plus un goût vraiment sûr. Certains
aliments évoluent ainsi entre le sucré et le salé, un peu des deux à la fois.
Cette confusion des saveurs évoque l’enfance lorsqu’on ne sait pas bien encore
différencier. McDo supprime tout ce qui rappelle qu’un adulte, ça ne mange pas
n’importe comment : les couverts, les manières de table et même les dents
qui coupent les gros morceaux. »
Paul Ariès, Petit manuel anti-McDo
b) Modes
de distribution
« Les grands distributeurs
veulent avoir une image de bons citoyens. Des entreprises commerciales
intermédiaires sont créées et chargées d’acheter des produits étrangers pour
lesquels le coût de la main d’œuvre n’intervient que dans un part infime du
prix de revient. La centrale d’achat du distributeur achète, quant à elle, à
ces entreprises françaises, dont les sièges sociaux sont situés sur le
territoire français. Elles occupent des salariés en France, peu nombreux certes
mais « labellisés » français. Elle ne veut rien savoir d’autre. La
part des importations directes dans les achats de la grande distribution est
donc infime, officiellement. L’origine véritable des marchandises ne la regarde
pas et ne l’intéresse pas. Le fait de savoir si les jeans, les chemises ou les
blousons qu’elle distribue ont été confectionnés par des enfants de 8 ans,
exploités dix-huit heures par jour dans les ateliers du tiers-monde, ne la
concerne pas. »
Christian Jacquiau, Les coulisses de
la grande distribution
A propos des marques de
distributeurs :
« Le client perd ses repères
originels et s’attache à une marque qu’il ne trouvera plus que chez son
distributeur et nulle part ailleurs. Cette accoutumance lui impose une certaine
fidélité. Seulement, il est impossible de comparer le rapport qualité/prix d’un
établissement à l’autre puisqu’il ne s’agit plus des mêmes produits, du moins
en apparence. Le distributeur peut dès lors pratiquer les prix qui le
rémunèrent le plus grassement, à l’insu de son client, sans risque de
comparaison. Il n’y a pas de marque équivalente chez la concurrence. »
Christian Jacquiau, Les coulisses de
la grande distribution
c) Stimulation
de la consommation
« (…) autant la publicité que le
discours idéologique de la modernité invitent à consommer. La publicité séduit,
glorifie les produits, exalte les opportunités. L’idéologie explique la
moralité de l’acte de consommer et le présente comme appartenant à la modernité
à part entière, en ceci qu’il constitue l’accès au bonheur de l’époque, au
confort et au divertissement. »
Tomás
Moulian, El consumo me consume
(tanto la propaganda como el discurso ideológico de la
modernidad invitan a consumir. La propaganda seduce, glorifica los productos,
ensalza las oportunidades. La ideología explica la moralidad del consumir y lo
presenta como el acto pleno de la modernidad ya que constituye el acceso a la
felicidad de la época, confort y entretención.)
« Afin de dégrader le citoyen en
consommateur, on lui dit d’abord de jouir, ici et maintenant, ailleurs et
toujours. On lui dit ensuite d’acquérir la puissance, toujours plus de
puissance, en lui faisant miroiter l’avoir comme pouvoir. On lui dit surtout
d’être fonctionnel, de fonctionner pour fonctionner, d’être à la fois l’huile
et le rouage du système qui le broie. On lui dit enfin – l’impératif est moins
clair mais tout aussi présent – de fonctionner à sa place dans les hiérarchies
de cette société, l’illusion de s’élever ne lui servant qu’à mieux accepter de
rester dans le rang. »
François Brune, Le bonheur conforme
3 – Les
conséquences
a) Coût
immédiat et coûts cachés
Les coûts masqués de l’agriculture
intensive
« Une étude britannique faisant
apparaître les coûts indirects de l’agriculture moderne montre que le modèle
occidental n’est pas rentable.
Selon l’étude la plus détaillée
jamais réalisée sur les comptes de l’industrie, l’agriculture coûte chaque année
à la Grande-Bretagne plus de 2.3 milliards de livres [23.5 milliards de FF]. Ce
montant, qui inclut le coût de la dépollution, de la restauration des habitats
et du traitement des maladies causées par l’agriculture, équivaut pratiquement
aux revenus du secteur.
Les coût externes – ceux que les
agriculteurs n’ont pas à payer – sont également cités dans l’étude. Ils
s’élèvent à 208 livres par hectare, soit le double du montant suggéré par des
études moins détaillées effectuées en Allemagne et aux Etats-Unis. Le
responsable de l’enquête, Jules Pretty, de l’université de l’Essex, qualifie
pourtant ce chiffre de « très prudent ».
Les chiffres cités ont été calculés à
partir de sources nombreuses et variées. L’étude nous apprend par exemple qu’en
1996 des compagnies de distribution d’eau ont dépensé 214 millions de livres
pour éliminer les pesticides, les nitrates et les agents pathogènes d’origine
agricole contenus dans l’eau destinée à la boisson. Elle nous informe également
sur le coût des intoxications alimentaires, qui comprend une indemnité destinée
à compenser les préjudices salariaux des victimes et à couvrir leur frais
d’hospitalisation.
Le coût annuel de la protection de la
nature, chiffré à 25 millions de livres par l’agence gouvernementale English Nature,
couvre la reconstitution des espèces menacées et des habitats des animaux
sauvages endommagés par l’agriculture. Celui de la pollution atmosphérique et
des émissions de gaz à effet de serre se monte à 1.1 million de livres et il
inclut les frais engendrés par la lutte contre les inondations après
l’élévation du niveau de la mer.
« Notre étude n’a pris en
compte que les effets externes qui génèrent des coûts financiers réels »,
indique Pretty. Tous ces coûts devront être payés un jour ou l’autre, que ce
soit par des augmentations de prix ou des majorations d’impôts. Pour le
chercheur britannique, les conclusions de l’enquête, qui devraient être
publiées dans la revue Agricultural Systems, plaident en faveur d’une
redistribution des subventions, dont le montant atteint 3 milliards de livres
par an. Selon lui, la plus grosse part des subventions devrait revenir aux
agriculteurs qui ne dégradent pas l’environnement, et il faudrait ne plus
subventionner les autres. « L’agriculture a interêt à ne plus polluer
si elle veut profiter de cet argent », conclut-il.
Pour Jim Dixon, économiste au
département agriculture d’English Nature, « c’est l’un des plus
importants domaines de la recherche agricole sur lequel le gouvernement ne se
soit pas encore penché. Les pouvoirs publics s’intéressent aux revenus et aux
subventions, mais pas aux effets de l’agriculture moderne sur l’environnement
ou sur les consommateurs. » »
Fred
Pearce – New Scientist (extraits – parus dans Courrier International n° 534,
25-31.01.2001
b) Santé
« Ce jour-là, Pierre Meneton, chercheur à l’Institut national
de la santé et de la recherche médicale (Inserm), mondialement reconnu pour ses
travaux sur l’implication des facteurs génétiques dans le développement des
maladies cardiovasculaires, avait décidé de briser le silence : « Les
Français sont empoisonnés de façon chronique par le sel que rajoute en excès
l’industrie agroalimentaire au moment de la fabrication de ses produits ! »
(…) depuis vingt ans un « lobby du sel » entretient l’idée, grâce à
une minorité de scientifiques, que cette « intoxication » qui touche
tous les pays industrialisés est pure invention. « La majorité des
études scientifiques actuellement disponibles montrent que l’excès de chlorure
de sodium serait responsable chaque année en France d’au moins 75 000 accidents
cardio-vasculaires, dont 25 000 décès », explique Pierre Meneton. Ce
bilan impressionnant, plus de trois fois le nombre de tués sur les routes,
tient au fait que le chlorure de sodium fait grimper la pression artérielle, et
ce faisant, augmente le risque d’accidents cardio-vasculaires. Or, chacun
d’entre nous ingère en moyenne 4 kilos de sel par an, soit près de deux fois la
dose limite fixée par l’OMS. Ce n’est pas la salière qui est à mettre au banc
des accusés : 80% du sel que nous avalons est préincorporé dans les
aliments par l’industrie agroalimentaire, le plus souvent à notre insu,
puisqu’il n’est pas obligatoire en France d’indiquer sur l’étiquette la
présence de chlorure de sodium. (…) Depuis la généralisation de la chaîne du
froid, le sel ne sert quasiment plus à conserver les aliments, mais on lui a
découvert d’autres vertus. Grâce à sa faculté de rétention d’eau, le chlorure
de sodium augmente articifiellement le poids d’un certain nombre de produits, et
en conséquence leur prix de vente au kilo. « Le sel est aussi utilisé
comme cache-misère, explique Jacques Fricker, nutritionniste à l’hôpital
Bichat, à Paris. C’est un exhausteur de goût pas cher qui masque la fadeur
d’un certain nombre d’aliments industriels bas de gamme. (…) Mais l’enjeu
majeur du sel pour les industriels, c’est son pouvoir assoiffant. « Une
diminution de l’apport quotidien en chlorure de sodium de 11 à 6 grammes se
traduit par une réduction de la prise de boisson de 330 millilitres par personne
et par jour, presque l’équivalent d’une canette », indique Pierre Méneton.
(…) « Dans un pays comme la France, une réduction de 30% des apports en
sel entraînerait un manque à gagner de 40 milliard de francs par an pour
l’agroalimentaire », souligne Pierre Meneton. (…) « Un certain
nombre de scientifiques financés par des intérêts industriels réfutent les
dangers de la surconsommation de chlorure de sodium. Le lobby du sel leur fait
une grosse publicité en diffusant un peu partout leurs travaux, notamment dans
le monde médical, dénonce Graham MacGregor. L’objectif est de faire
croire qu’il y a un débat dans la communauté scientifique sur la relation sel -
hypertension et, en bout de chaîne, sur les maladies cardio-vasculaires. Ce qui
est faux et ridicule, étant donné l’accumulation d’études scientifiques
prouvant le contraire. La stratégie déployée est en fait la même que celle
utilisée dans les années 70 par les grandes firmes du tabac, qui niaient alors
la relation entre la consommation de tabac et le cancer du poumon. Les médecins
qui se sont laissé convaincre ont réalisé depuis combien ils avaient été
manipulés… » (…) Nous avons aujourd’hui suffisamment de preuves
scientifiques permettant d’impliquer le sel dans la morbidité et la mortalité
cardio-vasculaire, et peut-être aussi dans l’ostéoporose et le cancer de
l’estomac » indique Pierre Meneton. »
Le Point 16.02.2001 – Overdose de sel
dans l’assiette des Français
d) Economie
et société
« Les petits agriculteurs
français sont à nos campagnes ce que les sans-domicile fixe sont à nos
villes : contraints de tendre la sébile pour survivre. Ils vendent en
dessous des prix de revient, gesticulent mais ne se révolent pas. On achète
leur silence et la paix sociale à coups de compensations. Leurs manques à
gagner sont compensés par la collectivité sous forme de subventions, aides et
primes en tous genres, grassement distribuées par Bruxelles en proportion des
surfaces exploitées.
L’Europe a été l’architecte d’une
politique agricole commune inefficace autant qu’incohérente, mais elle
contribue, pour une large part, au renflouement de notre gâchis hexagonal. Le
citoyen contribuable doit ainsi financer, par l’impôt qui lui est
autoritairement prélevé, les non-revenus du monde agricole, offerts
délicatement, et de moins en moins discrètement, par le monde politique à ses
généreux bienfaiteurs. Les subventions accordées aux exploitants agricoles
français sont financées par le budget national, complétées par le budget
européen, lui-même financé par … les contribuables des nations qui
« font » l’Europe, c’est-à-dire, partiellement, par notre budget
national !… Le citoyen-consommateur-contribuable paie trois, voire quatre
fois, ce que les grands distributeurs refusent de payer aux agriculteurs. »
Christian Jacquiau, Les coulisses de
la grande distribution
« Les prix qu’ils
imposent obligent les fabricants à trouver une main d’œuvre de moins en moins
chère. Et la main d’œuvre la moins chère et la plus docile qui soit, ce sont
les enfants. C’est une des raisons qui expliquent que le nombre d’enfants
travaillant dans notre secteur, ou dans d’autres, ait tant augmenté. On estime
aujourd’hui à 250 millions le nombre d’enfants travaillant dans le monde dont
peut-être 10 millions dans l’industrie textile. »
Neil Kearney – secrétaire général de
International Textiles – « Les dessous des pulls » / « La
Cinquième rencontre » du 01.05.2000 (film tourné en 1997)
e) Liberté
du citoyen
« On ne dira jamais assez
combien l’exaltation du mythe de l’enfance dévalorise aux yeux des jeunes l’âge
mûr et le monde adulte. En les habituant à se voir de l’œil émerveillé /
apitoyé des grandes personnes, on les enferme dans la pseudo-essence qu’on leur
a inventée. La dimension fondamentale qui manque à la vision publicitaire de
l’enfance, c’est bien le désir de croître, de devenir vraiment, de
devenir autre. (Complémentairement au maintien des enfants dans
l’enfance, il y a bien entendu l’infantilisation journalière des adultes. Même
lorsqu’ils ne s’adressent pas aux enfants, les images parentales pullulent dans
les spots. Maman Mousline, papy Brossard, grand-père Vacherol, mamy Nova sont
des figures explicites. Souvent aussi, on nous représente des papas et des
mamans symboliques. Côté maternel, ce sont ces séries de poules à œufs, de
vaches à yaourt et autres « mères nautrelles » de propoduits – pâtes,
flans, fromages – que l’industrie a fabriqués. L’image maternelle rend
souriante l’oppression de l’abondance. Quant à la voix des pères, outre les
slogans impérieux, elle s’exprime à travers tous les protagonistes de la
compétence mis en scène dans les sketches – assureurs, banquiers, pharmaciens,
techniciens, etc. – qui ne cessent de conseiller, de rassurer, de mobiliser le
bon sens ancestral pour dicter aux gens leur conduite (d’achat). Paternalisme
et maternage sont les deux mamelles de la France publicitaire, qui traite ses
citoyens en grands bébés. Consommation oblige : il ne faut pas quitter
l’âge du sein.)
(…) c’est précisément ce modèle
d’adulte que les publicitaires préparent sous le modèle d’enfant : un
consommateur infantilisé, à la fois adutle nostalgique et enfant demeuré,
éternel spectateur d’un monde qu’il n’assume pas, passant sa vie à singer un
mode de vie n’est jamais sa vie, à se consommer lui-même au lieu de se
transformer. (Il faut noter que le consommateur, passif et dépendant, se
montrera aussi impatient et agressif dès qu’il se sentira dérangé dans ses
habitudes de consommation. Il appellera l’ordre répressif qui le protège dans
ses satisfactions égoïstes. La totale dépendance et le caractère tyrannique se
rencontrent précisément chez l’enfant gâté. Le citoyen infantile a besoin d’une
société totalitaire : c’est l’exemple du Meilleur des mondes. »
François Brune, Le bonheur conforme
« (…) l’obsession de la richesse
et le fanatisme de la consommation tendent à relâcher les normes qui régissent
la relation à l’argent, converti en idole contemporaine, non seulement pour les
marginaux mais aussi pour les puissants. Quelle légitimité peut-on avoir pour
punir les délinquants pauvres dans une société où la passion démesurée pour
l’argent rend banale l’immoralité des affaires et le trafic d’influence
politique ou encore les tricheries pour le paiement des impôts et le respect de
la législation du travail ? »
Tomás
Moulian, El consumo me consume
(la
obsesión por la riqueza y el fanatismo del consumo tienden a relajar las normas
que rigen la relación con el dinero,
convertido en el ídolo contemporáneo, no sólo entre los marginados sino
especialmente entre los pudientes. Qué legitimidad puede haber para castigar a los delincuentes
probres en una sociedad en que la pasión desorbitada por el dinero hace común
la inmoralidad en los negocios y el tráfico de influencias políticas, o se
aceptan las trampas en el pago de tributos y en el cumplimiento de la normas
laborales ? )
Les « consumer magazines »
vont-ils flinguer la presse payante ?
« Un dumping économique qui
asphyxie la presse – D’abord, les magazines d’entreprises modifient en
profondeur les habitudes et lecture et, par conséquent, le comportement d’achat
des consommateurs, particulièrement
celui des jeunes qui constituent leur cible favorite. Aujourd’hui, un
ado peut lire 4, 6 ou 8 magazines par moi, sans avoir à débourser un sou. Cette
gratuité pourrait passer pour une « œuvre de salubrité publique » aux
yeux de tous ceux qui s’inquiètent de ne plus voir les jeunes lire assez.
Seulement voilà, les
« consumer » déstabilisent le marché de la presse pour mieux se
l’approprier. Dans quelques années, débourser 1, 2, 3 ou 4 euros pour lire un
magazine, paraîtra incongru à tous ces consommateurs élevés au sein de la
gratuité. Pourquoi acheter en kiosque ce que l’on vous offre à la caisse d’un
magasin ? La démarche est perverse. Il convient même de l’assimiler à du
« dumping », tant elle chamboule les règles économiques du marché de
la presse dans son ensemble.
Mais ce qui est vrai pour le
consommateur l’est aussi pour le commanditaire lui-même. Pour quelle raison une
marque investirait-elle 200 000, 300 000 ou
400 000 francs pour acheter des pages de pub dans des journaux
indépendants, alors que, pour une somme aprochante, elle peut
« s’offrir » un magazine entièrement dédié à ses objectifs
commerciaux ? Qui plus est, en éditant elle-même un magazine, elle peut
vendre de l’espace publicitaire à d’autres marques, à d’autres entreprises qui,
aujourd’hui, n’ont pas encore franchi le pas de « l’autoédition ».
Elle peut même envisager de gagner de
l’argent en procédant de la sorte, car les tirages qu’elle garantit, sont
rarement égalés par ceux de la presse payante. Là où un magazine négocie une
page de pub à 60 000 francs, pour une diffusion payante de 100 000 exemplaires,
un « consumer » peut, lui, proposer à ses annonceurs la même page à
40 000 frances pour 300 000 ou 400 000 exemplaires diffusés gratuitement, tous
les mois, dans les restaurants McDonald’s, par exemple.
(…) Ce « dumping
économique » a pour conséquence de détourner une partie des budgets
publicitaires vers les journaux d’entreprises, une manne jusqu’alors investie
dans la presse indépendante[26]
qui se trouve spoliée d’une source de financement souvent vitale. Et puis,
aspect non négligeable, dans la presse d’entreprise, on n’est tenu au respect
d’aucune déontologie journalistique.
(…) c’est créer la confusion dans
l’esprit des lecteurs qui ont la plus grande difficulté à distinguer l’article
orienté à des fins commerciales de l’enquête journalistique digne de ce nom.
C’est inonder un marché de millions d’exemplaires gratuits, au point de le
saturer, pour faire disparaître tout ce qui est payant, tout ce qui est
indépendant, tout ce qui n’est pas « à la botte » du libéralisme.
C’est vouloir étouffer consciemment la liberté d’opinion, la liberté d’analyse,
l’indépendance d’esprit et de ton.
(…) Certains kiosquiers, implantés
dans le métro, enregistrent –5 à –7% de vente le lundi (jour de parution de A
nous Paris)
1 –
Nouveaux réflexes pour un consommateur responsable
Prendre
conscience
« La grande résistance à
admettre l’idée que la manipulation est bien présente, là, autour de nous, est
qu’il n’est guère agréable de se laisser dire que l’on est, ou que l’on a été,
manipulé. Mieux vaut se croire indemne de toute influence. Or, la première
étape de toute manipulation consiste justement à faire croire à son
interlocuteur qu’il est libre. (…) La parole manipulée est une violence :
d’abord envers celui sur lequel elle s’exerce, ensuite sur la parole elle-même,
en tant qu’elle constitue le pilier central de notre démocratie. »
Philippe Breton, La parole manipulée
« Gagnez du temps pour mieux
en perdre », nous crie la SNCF dans une illumination philosophique.
Voilà comment se prescrit à l’ « homme moderne » le cercle
fonctionnel dont il ne doit sortir. Produisez davantage pour consommer plus,
consommez plus pour qu’on produise davantage, répond en écho la technocratie
capitaliste, obsédée de courbes ascendantes. Achetez pour détruire, détruisez
pour acheter, faites fonctionner le système. Dépensez sans compter, pour
justifier l’ordinateur de compter vos dépenses. Vivez ce que nous avons
programmé pour que nous puissions programmer vos vies. Après le prêt-à-porter
et le prêt-à-penser, voici l’ère du prêt-à-vivre. »
François Brune, Le bonheur conforme
« la publicité et les spectacles
qu’elle impose n’aident pas à s’instruire, à rêver, à choisir librement bonheur
et shampooing, à croquer la vie à pleines dentes, à être en forme, gagneur, nu
sous les tropiques, entouré de top models, de plain-pied avec son temps, etc.
Ils changent le citoyen en client sous hypnose et l’esprit critique en machine
à s’émouvoir, à compatir, à désirer des produits. »
Bertrand Poirot-Delpech, Le Monde
22.01.1997 (in : La parole manipulée, Philippe Breton)
« La crise est une
réalité ; elle est aussi un discours. Peut-être s’étonnera-t-on que
la réalité de cette crise n’ait affecté ni le volume ni la nature des campagnes
publicitaires, bien au contraire. C’est que les annonceurs ont dû tabler sur un
surcroît de publicité pour maintenir le niveau de leurs ventes, et donc, de la
consommation collective. Il a fallu que les nantis surconsomment pour combler
la défaillance des laissés-pour-compte, chômeurs et autres nouveaux pauvres.
Ainsi, tout se passe comme si notre système économique, loin de réviser ses
finalités, avait choisi de sacrifier une partie de la population, pour
maintenir l’autre prisonnière du mythe de la société d’abondance et de ses
rêves de surconsommation.
Dès lors, la publicité s’arrange fort
bien du discours de la crise. Il lui importe peu d’insulter par son spectacle
ceux qui, au-delà de la frustration du superflu, vivent dans la crainte de
manquer du nécessaire. Ce qui compte, c’est d’entraîner dans un déni de réalité
euphorique tous les autres, ceux qui ont conservé leur pouvoir d’achat (cf.
cette recrudescence de spots publicitaires « déments », dont
l’imagerie est totalement déconnectée du réel des produits, et nous incitent à
entrer en consommation comme on entre en folie). L’aigreur des uns ne doit pas
gêner le délire des autres. Mieux : l’image de la crise devient, pour les
heureux, le sel de leurs tartines beurrées. Elle les conforte dans l’idée que
la consommation est le bonheur même. Elle en vient même, paradoxalement,
à servir de fixateur cathartique au sentiment d’incomplétude que sécrète
souvent leur « bonheur conforme ». Au journal télévisé, on consomme
la crise : on verse une larme sur les pauvres, venus du chômage ; on
se scandalise à la vue des délinquants, venus du chômage ; et puis c’est
l’enchantement des spots, le rêve publicitaire, la vraie vie en somme…»
François Brune, Le bonheur conforme
2 - La
consommation responsable, Une affaire de riches ?
« Je suis convaincue que c’est
avant tout une question de système de représentation. Pour avoir travaillé
longtemps dans des quartiers, avec des gens qui n’ont pas ou peu de salaire, je
sais que les gamins sont habillés en Nike ou Reebok, qui coûtent facilement 140
francs le T-shirt ou 500 francs la paire de tennis. Il s’agit d’image de soi et
de valeur que l’on met derrière. Quelle valeur de société a-t-on ? »
Anne Olivier / Artisans du Monde –
Conférence-débat « Pouvoir d’achat … pouvoir d’agir »
« Certains
quartiers défavorisés sont très militants pour Max Havelaar, des bénévolent y
sont très actifs. Aussi, le niveau de consommation de café labellisé est élevé.
Pratiquement, quand les personnes ont du mal à « joindre les deux
bouts », elles achètent des paquets de café bon marché et, une fois par
mois par exemple, elles consomment équitable.
Bien
sûr, il y a le seuil psychologique des 20 francs par paquet. Au-dessus, l’achat
éthique est pénalisé. Mais, en dessous, c’est l’information et la
responsabilité individuelle qui priment ».
« Tout ceci ne signifie pas
qu’une politique progressiste sur le plan culturel doive s’orienter vers un
discours ascétique cherchant à nier la relation entre consommation et désir, ou
visant à fermer les galeries commerciales comme autant de temples du diable.
Mais il faut certainement s’orienter
vers la construction d’une culture qui, tout en attribuant au désir une place
centrale, placerait l’autocontrôle également au centre de son ambition. Au sens
du contrôle de l’individu sur lui-même, en fonction de réalités sociales et en
particulier de valeurs élaborées en commun, comme la solidarité, la justice
sociale, la fraternité et la conscience de classe. »
Tomás
Moulian, El consumo me consume
(Todo esto no significa que una política
progresista en el terreno cultural deba orientarse a la prédica ascética, que
busque anular la relación del consumo con el deseo o que proyecte cerrar los
malls como si fueran templos del demonio.
Pero sí debe orientarse hacia la
construcción de una cultura que, poniendo el centro en el deseo, coloca también
en el centro el autocontrol. O sea, el control del individuo sobre sí mismo, en
función de realidades sociales y, especialmente, de valores comunitariamente
elaborados, tales como la solidaridad, la justicia social, la fraternidad y la
conciencia de clase.)