Réflexions sur une actualité
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"Il faut réinventer l'argent "
22oct 1998
Les informations que nous dispensent les médias sont comme les pièces d'un puzzle: elles sont délivrées séparément, isolément. Or, bien souvent, plusieurs d'entre elles peuvent être assemblées pour apparaître comme autant de facettes d'une même réalité.
Exemple, les 5 événements suivants:
1°) La crise financière sur les marchés asiatiques d'où, nous dit-on, quelque 500 milliards de dollars se seraient "évaporés";
2°) La brusque montée de colère de nos chômeurs, il y a un an, qui vient rappeler à tous l'ampleur et l'injustice d'une réalité à laquelle le pays commençait (presque) à s'habituer;
3°) L'inquiétude qui grandit chez les retraités, et ceux qui le seront bientôt, quant à l'avenir de leur niveau de vie;
4°) La colère et le désarroi de nos jeunes (lycéens, étudiants, jeunes chômeurs et jeunes embauchés) devant le manque de perspectives que leur offre l'avenir;
5°) Une décision de justice prise à l'encontre d'une personne ayant commis le "délit" de recourir à un S.E.L. pour faire remettre en état le toit de sa maison. A cette occasion, on a pu apprendre qu'il y a aujourd'hui, en France, 248 Systèmes d'Echanges Locaux !
A priori, ces 5 informations sont indépendantes les unes des autres, et ont été présentées comme telles. Pourtant, elles sont 5 manifestations du même phénomène, du même processus, inhérent au système économique.
En effet, l'évolution du système économique résulte principalement des interactions entre 3 catégories d'acteurs:
a) les entrepreneurs;
b) les salariés;
c) les consommateurs.
Ces interactions s'opèrent au moyen d'un artifice: la monnaie. Dans sa fonction primitive, elle matérialise l'équivalence entre un produit échangé et le temps de travail humain qu'il renferme. Or, l'aspiration innée de tout individu consiste à rechercher sans cesse, pour un même produit, le moindre coût en monnaie, donc en travail humain. Et comme chacun, tout naturellement, s'efforce de ne pas dépenser plus qu'il ne gagne, il s'ensuit une évolution à double sens:
· dans un sens, un flux monétaire qui part des individus et "remonte" pour s'accumuler, de proche en proche, vers des marchés financiers où il reste confiné, et perd sa représentativité de travail humain;
· dans l'autre sens, un flux de temps humain non utilisé, qui descend vers la masse des individus, lesquels se retrouvent sans emploi.
Il en résulte une situation absurde, dans laquelle un petit nombre d'individus dispose d'une énorme masse d'argent qu'ils n'ont pas le temps d'utiliser, et dont ils n'ont pas besoin pour vivre; tandis qu'un nombre de plus en plus grand dispose d'une grande quantité de temps, qu'ils ne sont pas admis à échanger contre de l'argent , en vue de satisfaire leurs besoins élémentaires.
L'amplification continue de ces deux phénomènes connaît deux aboutissements:
· à un bout: l'explosion, de temps à autre, d'une bulle financière artificiellement gonflée, où l'argent officiel, inutilisable, se volatilise (ou se dévalue, ce qui revient au même). C'est ce qui se produit en ce moment sur les places asiatiques, où, du fait de nos opérateurs financiers, a abouti une part des richesses produites par des travailleurs français et européens, avant qu'ils deviennent chômeurs;
· à l'autre bout: l'éclosion de Systèmes d'Echanges Locaux, où circule une autre monnaie, inventée pour la circonstance. Bien sûr, cette monnaie a une portée limitée: elle n'est pas négociable sur les places de New York ou de Singapour... mais elle suffit, à son échelle, à recréer une part d'activité humaine qui n'a pas besoin d'être "mondialisée".
Entre les deux systèmes d'échanges, l'officiel et le parallèle, se creuse une sorte de "frontière virtuelle" que personne, jusqu'à présent, ne semble en mesure de réduire. Qui, en effet, détient le pouvoir et les moyens techniques de "réamorcer la pompe" en faisant revenir l'argent des bulles financières vers les citoyens consommateurs?
Telle est pourtant la situation qu'il devient urgent de comprendre et de traiter.
Pour aider à cette prise de conscience, la mésaventure judiciaire des S.E.L. est, d'une certaine manière un signe encourageant: c'est la preuve que le phénomène émerge de la marginalité pour prendre un caractère et une dimension structurels. En effet, lorsqu'un ordre établi commence a sanctionner un phénomène qui sort de son cadre, c'est que ledit phénomène devient important. Et comme souvent en pareil cas, la punition infligée est inapte à entraver le processus qu'elle sanctionne.
Résumons le scénario:
1°) La personne mise en cause a eu recours au SEL parce qu'elle ne disposait pas d'assez d'argent "officiel" pour payer les travaux dont elle avait besoin;
2°) La Justice, saisie, sanctionne cet acte en infligeant une amende au contrevenant. Amende, bien sûr, payable en Francs, et non en "Grains de SEL";
3°) Résultat: en sortant du Tribunal, la personne a encore moins d'argent "officiel", et aura donc encore plus besoin de recourir au SEL.
C.Q.F.D !
Soulignons tout de suite que l'âme et la conscience des juges ne sauraient être remises en cause: habitant un "pays économique" donné, ils ont été saisis pour des faits qui se sont déroulés dans un autre "pays économique". C'est un peu comme si on leur demandait de sanctionner un sujet britannique pour avoir payé, à Londres, ses prestataires en livres Sterling, sans que celles-ci soient convertibles en Francs !
Il est donc clair que le développement des SEL, en tant que facteur de redynamisation de l'économie d'un peuple n'est pas prêt de s'arrêter. Et que quelques avatars, judiciaires ou autres, n'y changeront rien: les accidents de la route n'ont jamais entravé le développement de l'automobile...
Et comme une quantité croissante des besoins de notre société européenne fait appel à des services et à des métiers qui ne sont pas exportables, pas "mondialisables", il faudra bien que les gouvernants, le législateur, les responsables de tous ordres, prennent en compte cette réalité, cette nouvelle monnaie locale qui émerge, et en tirent les conséquences.
Ces conséquences, d'ailleurs, ne sont pas forcément catastrophiques: si on pouvait exprimer en Francs tous les "Grains de SEL" qui circulent entre les citoyens, le P.I.B. s'en trouverait automatiquement revalorisé... et les "fameux" 3% maastrichiens deviendraient une simple formalité! Ceci étant une petite remarque en passant...
Quand on ne peut pas aller contre, il faut aller avec...
C'est pourquoi il est temps que les SEL sortent de leur humilité, de l'image "d'économie des pauvres" qu'ils véhiculent et entretiennent eux-mêmes. Il faut poser la question en termes d'économie réelle, en face puis à côté de l'économie "officielle".
Il faut inventer les mécanismes par lesquels les SEL, encore confinés aux échanges entre particuliers, impliqueront les acteurs de l'économie: commerçants, artisans, entreprises dans leur système.
Il faut inventer les moyens de fédérer des SEL voisins, en les appelant à converger... vers une monnaie unique, qui se posera en alternative de la monnaie officielle... jusqu'à ce que celle-ci accepte de l'englober.
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