Avant d’aborder ce sujet, il me semble important de chercher à savoir si les liens sociaux sont indispensables à la micro finance en général ou simplement à la finance solidaire.
Les textes de la Commission Bancaire de l’Afrique Centrale(COBAC) sur la réglementation de la micro finance dans la zone CEMAC regroupent les établissements de micro finance en trois catégories à savoir :
- les associations, les mutuelles et les coopératives pour la première catégorie ;
- les sociétés anonymes pour la deuxième catégorie ;
- et les projets, les sociétés des crédits filières et les sociétés de cautions mutuelles pour la troisième catégorie.
Toutes ces formes, comme on peut le constater, sont classées par le législateur dans la micro finance. Mais toutes n’ont cependant pas le même souci dans l’exercice de leurs activités.
La définition proposée dans le document de synthèse de l’équipe de travail crée une petite confusion entre la micro finance dans son ensemble et la finance solidaire. La définition de la finance solidaire telle que proposée dans la page 2 de ce document est, à mon avis, celle qui convient à la micro finance d’une manière générale.
La finance solidaire est celle qui, en plus d’être un outil financier qui s’adresse aux exclus du système bancaire classique, s’intéresse aux “ gens ” dans leur environnement et à leurs conditions sociales et économiques. C’est à ce niveau me semble-t-il que l’on prend en considération les liens sociaux, leur état d’origine et leur évolution.
Dans l’association de micro finance que nous sommes en train de mettre en place à Brazzaville, nous voyons très clairement que la préoccupation des acteurs évoluant dans la première et deuxième catégorie sont très loin de celle des acteurs de la troisième catégorie.
Tenez par exemple : lorsque je reçois un homme d’affaires en panne de trésorerie venant me demander un appui financier parce qu’aucune banque ne s’intéresse à lui. Malgré les garanties fiables qu’il me présente, ma première préoccupation est de savoir s’il appartient à un groupe le connaissant mieux et avec lequel il entretient des relations “ solides ”. En fait, je veux savoir quel est son capital social. Quand je recommande la même personne à mon confrère de la micro finance de la première catégorie, le plus important pour lui est la qualité et la quantité de garanties matérialisables qu’on lui propose. Et le financement fut accordé, et le remboursement se fit dans les meilleurs délais…
Dans ce cadre où l’on distingue bien la micro finance en général de la finance solidaire, je maintiens la nécessité pour cette dernière de s’appuyer sur les liens sociaux afin d’éviter toute dérive vers le profit “ froid ”. Mais comment ? La grande difficulté pour la finance solidaire est de pouvoir garder ses clients dont l’évolution des besoins est l’une des principales causes de leur départ.
Dans le projet Mères et Jeunes initié par le Forum des Jeunes Entreprises du Congo, la crise est en train de naître à ce niveau. Dans certains clubs, des personnes se distinguent : elles ont vu leur besoin en appui financier passé de 50.000 CFA à 250.000 puis 1.000.000 à ce jour, alors que leurs coéquipiers n’ont toujours que les capacités de gérer 200.000 CFA au maximum.
Deux tendances se dégagent au sein de la coordination de ce projet : celle de déplafonner le montant au sein du fonds et celle qui consiste à déplacer le promoteur dynamique vers le système plus individualiste.
Dans la première tendance les arguments avancés s’articulent autour de :
- le déplafonnement permet de conserver la dynamique du groupe et de renforcer la solidarité entre les membres : c’est grâce à l’existence des liens sociaux, devenus pour tous les membres un capital social, que l’individu prospère ;
- le déplafonnement est un élément de motivation et d’espoir : les membres sont rassurés du fait que la cohésion du groupe peut permettre une croissance illimitée des activités de chacun ;
- le déplafonnement facilite le suivi et la validation de l’intégration sociale du membre : le respect des ambitions de chacun et l’expression de ses besoins de croissance favorisent l’apprentissage de la démocratie à la base.
Dans la deuxième tendance, on s’appuie sur :
- le crédit individuel est un signe de prospérité et de maturité : le devenir de toute entreprise est la réalisation du profit maximum pour assurer avant tout le bien être de son promoteur;
- la micro finance est un tremplin qui devra permettre aux utilisateurs d’accéder au système bancaire classique : il faut à chacun des portes de sortie ;
- les micro et petits entrepreneurs évoluant dans la micro finance sont appelés à faire face à loi de l’offre et de la demande : il faut les lâcher sur le marché.
Entre les deux, le Forum des Jeunes Entreprises du Congo (FJEC) a adopté une démarche mixte qui consiste à la fois à préserver les liens sociaux et à favoriser l’intégration des bénéficiaires dans la logique de marché. Le plan de financement comprend alors une partie cautionnée par le groupe et une autre accordée directement au membre sur la base de ses garanties personnelles. Les bénéficiaires de ce schéma sont ravis de conserver leur appartenance au groupe et aussi de démontrer aux autres leur mérite en tant qu’entrepreneur. Souvent ce sont les leaders qui sont dans cette position.
Ce qui me semble important sur ce sujet des liens sociaux est que les institutions de la micro finance pratiquant la finance solidaire devraient avoir une fonction de veille pour ne pas perdre l’essence même de leur activité.
Paul KAMPAKOL
Secrétaire Général du Forum des Jeunes Entreprises du Congo
Brazzaville