MONNAIE SOCIALE :
PERMANENCE OPPORTUNE OU RUPTURE DE PARADIGME ?[1]
Dans le but
d'entamer un dialogue à propos de la signification, des possibilités et des
limites des expériences de monnaie sociale dans la construction d’un nouvel
ordre social, nous aborderons les
aspects suivants:
1.
A PROPOS DE FAITS, D'INTERPRETATIONS ET DE RESPONSABILITES
2.
DES FAITS: QU’EST CE QUE LE RESEAU GLOBAL DE TROC SOLIDAIRE
3. DES INTERPRETATIONS: LE PHENOMENE SOCIAL DE L’ARGENT
4. DES RESPONSABILITES: COMMENT RENDRE POSSIBLE L’IMPROBABLE
Mots-clés: *
multitroc et monnaie sociale: ¿
régression au passé ou réinvention du marché?
* cécité cognitive -) inertie épistémologique -)
irresponsabilité conceptuelle
* responsabilité / imagination: transformation
sociale /statu quo
* état providence -) état déserteur -) état
promoteur
* nouveaux paradigmes de la connaissance: retour
aux origines ou rupture de l’ordre social ?
1. A PROPOS DE FAITS, D’
INTERPRETATIONS ET DE RESPONSABILITES
Selon les rapports des différents organismes
nationaux et internationaux, en termes de croissance économique et de
redistribution de la richesse, une seconde "décennie perdue" vient de
s’achever pour l’Amérique Latine. Cette persistance semble
indiquer que, soit les stratégies de croissance et de distribution mises en
place n’étaient pas les bonnes, soit que, si elles l’étaient, elles ont été mal
appliquées et ce, dans tous les pays de la région... D’autre part, si nous nous
rapportons aux chiffres du dernier Rapport sur le Développement Humain des
Nations Unies (1999) et aux résultats des discussions actuelles, dans le milieu
académique, politique ou dans celui de la société civile, nous pouvons conclure
que c’est la définition même de Développement Humain qui est en crise. Il
semblerait bien que nous sommes en train d'assister au commencement d'une
deuxième décennie de théories du Post-Développement...
Nous ne
discuterons pas ce diagnostic. Mais nous adopterons la proposition des Nations
Unies de réinventer une structure de gouvernance mondiale qui se consacre à
court terme à produire plus d’humanité et d’égalité, et ce afin d'éviter
que l’augmentation de la brèche entre les plus riches et les plus pauvres
n’affecte la gouvernance de l’ensemble des nations. Ce qui nous amène à nous
interroger sur les fondements théoriques, politiques et techniques de
cette proposition, ainsi que sur ses conditions particulières de viabilité et
factibilité. Et si nous voulons pousser encore plus loin ce raisonnement, –– puisque
les initiatives qui portent sur la gouvernance mondiale jusqu’à présent sont
plus de l’ordre de l’économique que du politique ––, il serait important
d’ajouter aussi des arguments éthiques et épistémologiques. Ces derniers
sont en effet presque toujours absents des considérations politiques et
techniques, comme si
celles-ci n'étaient l’objet d’une préoccupation légitime que de la part des politiciens,
tandis que les seconds seraient le
propre de théoriciens, éloignés du monde “réel”...
Ce que nous
prétendons faire - puisqu’il s’agit de réinventer - c’est revoir des
arguments qui en général ne sont pas explicites dans ce genre de discussion.
Et, précisément, parce que ni le Rapport avec ses prétentions de neutralité
“technique”, ni les discussions plus clairement politiques ne le font, nous
partirons d’une posture épistémologique spécifique qui nous a permis de
parcourir un chemin original dans la réinterprétation des relations entre
l’Etat et la société civile, en général, ainsi que dans l’interprétation du
phénomène social du multitroc avec usage de monnaie sociale, tel qu’il
est pratiqué à l’intérieur du Réseau Global de Troc, en Argentine et dans
d’autres pays de la région.
A notre
avis, pour parvenir à un consensus entre acteurs sociaux, il est nécessaire
d’examiner au moins trois hypothèses de base et leurs conséquences dans le
cadre d’une analyse critique des mécanismes de définition et d’élaboration des
politiques sociales:
En ce qui concerne notre manière de connaître la réalité[2],
et en accord avec le paradigme linguistique constructiviste[3],
nous admettons que la réalité se construit avec des concepts et est perçue à
partir des distinctions que nous réalisons; il est donc nécessaire d’effectuer
en permanence cette différentiation des « faits » d’avec leur
«interprétation», même si nous savons que l’être humain a tendance à considérer
ses interprétations consensuelles comme des "faits" indiscutables. Ne
pas reconnaître la présence de concepts dans la construction du réel nous
entraîne vers la cécité cognitive[4], laquelle constituerait le principal obstacle
à la coordination d’actions entre les différents acteurs sociaux. Par ailleurs,
comme la cécité cognitive nous est toujours constitutive, dans la mesure où
nous n’avons pas la possibilité de connaître toutes les distinctions au
moyen desquelles les différents acteurs sociaux "construisent" leur
réalité, la seule chose que nous sommes à même de faire... c’est en tenir
compte et nous ouvrir à de "nouvelles descriptions et à de nouveaux
diagnostics", qui se fondent sur d’ "autres"
distinctions qui ne sont pas propres à notre tribu...
Admettre ce phénomène nous
permet de comprendre pourquoi nous tendons à défendre certains schémas
conceptuels, –– nécessaires, adéquats ou dont nous ne pouvons nous passer ––
pour coordonner nos actions, sans prendre en compte la légitimité -
cognitive, et non seulement
politique - de l’autre. Maintenir cette tendance conduit à une autre déviation
du pluralisme démocratique cognitif, l’inertie épistémologique, laquelle
exerce une énorme influence au moment de la construction de nouveaux consensus.
Finalement et comme conséquence des deux premières - que, étant donné leur
caractère collectif, nous oserons traiter de "pathologies
corporatives"- surgit une troisième tendance que nous devons assumer
nécessairement si nous voulons répondre aux défis posés par une politique
sociale, nourrie d'épistémologie et d’éthique: l’irresponsabilité
conceptuelle à laquelle nous adhérons quand nous laissons la place à
d’autres collectifs le soin de critiquer ou de créer de nouveaux concepts pour
comprendre et agir sur la réalité.
Si nous sommes d’accord sur l’importance d’établir la distinction entre
« faits » et « interprétations » et si nous prenons les
chiffres du Rapport des Nations Unies cité plus haut, il nous faut reconnaître qu’en Amérique Latine nous faisons face
à certains "faits" incontestables :
Et nous
pouvons interpréter ces "faits" de différentes façons :
Ou
Ces deux
interprétations, qui correspondent à deux attitudes distinctes, supposent
également des responsabilités distinctes. La seconde est sans doute plus
familière aux théoriciens de la biologie qui savent l’infime probabilité que
possédaient des atomes simples de se combiner et de former les premières
macromolécules. C'est de cette improbabilité première qu'un beau jour surgit la
vie, et c’est ce qui nous permet d’en parler aujourd’hui. De la même façon,
nous espérons que le cas que nous allons exposer soit capable à son tour de
provoquer l’improbable - mais dans l'improbable, se cache le possible
-. Cependant ces alternatives que
nous recherchons exigent un sens de la responsabilité vis-à-vis de la totalité,
responsabilité que nous avons omise d’assumer jusqu’à présent, nous
concentrant, chacun de notre côté et d’une façon toute cartésienne, sur des
activités de plus en plus spécialisées. Peut-être nous manque-t-il seulement un
peu d’imagination pour créer de nouvelles stratégies, et de courage
pour mettre en pratique ce que nous avons créé? Comme le firent les
participants du premier Club de Troc en Argentine, voici de cela à peine cinq
ans. Ou ceux qui ont été les protagonistes du Budget Participatif à Porto
Alegre, au Brésil, il y a onze ans. Ou encore la Grameen Bank, au Bangladesh,
il y a de cela dix-sept ans...
2. DES FAITS: QU’EST CE QUE LE RESEAU
GLOBAL DE TROC SOLIDAIRE
C’
est le 1er Mai 1995 qu’un groupe d’écologistes préoccupés de
l’impact du chômage sur la qualité de vie de la population, crée à
Bernal, à trente kms de Buenos Aires, Argentine, le premier Club de Troc,
composé d'une vingtaine de personnes.
Chaque samedi, les membres du groupe se donnent rendez-vous pour
échanger leurs produits (au départ, du pain, de la nourriture variée, des
fruits et légumes, des tartes, de l’artisanat et par la suite, des services:
soins dentaires, coiffure, massages, thérapies, etc.). Quelques mois plus tard,
un premier club s’ouvre à Buenos Aires, puis au nord de la ville et, un an
après, une émission de télévision donne une formidable impulsion à cette
croissance, qui jusque là avait été plutôt lente et menée par les participants
de départ. La comptabilité des échanges, qui, au départ était annotée sur un
cahier centralisé, doit bientôt être enregistrée sur ordinateur, en raison de
la multiplication des transactions. Quelque temps plus tard, un système de
chèques – similaire à ceux des SELs français – s’inaugure. Il ne dure cependant
que quelques heures à peine; en effet, rapidement, ces
"chèques" sont “endossés” et
utilisés pour d’autres transactions, les personnes se connaissant bien
entre elles et les bons provenant d’un ami ou d’une personne de confiance. C’est
ainsi que naît le premier « ticket trueque », billet transférable à
n’importe quelle personne appartenant au système. Ces
unités sont appelées, dès leur origine, des "crédits" (créditos) en
raison de leur association à la confiance qui existe entre les
participants. Dès le premier
moment, chaque membre reçoit une même quantité de « crédits »,
simplement du fait d’être membre du
club ; cela engage davantage et multiplie plusieurs fois la vitesse des
transactions. Comme
tous les membres reçoivent la même quantité de crédits, cette
« égalité » de départ étonne les nouveaux membres, en même temps
qu’elle stimule l’ouverture de nouveaux clubs.
C’est ainsi que
deux ans plus tard il est possible de trouver des groupes organisés dans
différentes régions du Grand Buenos Aires et aussi à l’intérieur du pays. Une forme de gestion articulée entre les
groupes s'avère bientôt nécessaire, face à la multiplicité des échanges entre
clubs: c’est là que naît le Réseau de Troc et les « clubs »
commencent à s’appeler « Nodos » (nœuds). Ce "gouvernement central"
permet assurer des conditions d’égalité entre les groupes et entre les membres
des différents groupes. Les conditions géographiques conduisent à
l'organisation du Réseau pour que les transactions puissent être contrôlées
plus facilement.
Des
principes éthiques ont été définis par le groupe fondateur, lesquels sont sans
aucun doute interprétés avec beaucoup de liberté par chaque groupe autonome. Il
existe à l’heure actuelle un grand nombre de clubs reliés entre eux mais aussi
beaucoup d'autres, complètement autonomes par rapport au groupe fondateur. Si
les médias ont donné un premier appui à la diffusion de cette initiative, c'est
du gouvernement de la Ville de Buenos Aires que provient le premier soutien de
l’Etat : du Secrétariat des Affaires Sociales, d’abord, et ensuite du
Secrétariat de l’Industrie, du Commerce et du Travail. Cette attitude stimule
d’autres villes et régions à en faire autant et cinq ans après, elles sont plus
de quarante à donner leur appui, d'une façon ou d'une autre, à ces initiatives.
Trois ans après sa création, le Réseau Global de Troc, qui compte alors déjà plus de 100.000 membres, est invité à Helsinki pour montrer son expérience à d'autres initiatives de la société civile qui partageaient leur forme de résistance à la globalisation de l’économie. Les membres du Réseau commencent alors à avoir une nouvelle perception de leur " réussite" (vitesse de croissance, quantité de membres impliqués, par exemple). Plusieurs systèmes d’animation et de formation se mettent en route, la diffusion à d’autres pays d’Amérique Latine commence à se faire de façon systématique, et ce dans le but d'obtenir une certaine « masse critique », une visibilité politique, de la variété dans les expériences et s'associer à d’autres formes d’économie solidaire.
A
cinq ans de sa fondation, le Réseau est présent dans 14 provinces argentines et
9 autres pays de la région : l'Uruguay, le Brésil, l'Equateur, la
Colombie, Le Salvador, le Canada, le Pérou, le Chili et la Bolivie. Même si les
calculs ne sont pas précis, on estime à plus de 400.000 les personnes
impliquées seulement en Argentine, avec des transactions qui apportent entre un
et quatre salaires minimum (environ US$ 300) en moyenne par famille; les
déclarations d’intérêt public se multiplient et un juge a même autorisé le
paiement d'une pension alimentaire en... monnaie sociale ! Le gouvernement
national s’est engagé à promouvoir le système de multitroc avec usage de
monnaie sociale en tant que stratégie de développement des micro et petites
entreprises. Après
la création du Réseau Latino-américain de Socioéconomie Solidaire
(RedLASES) en 1999, qui a eu
pour but la diffusion du multitroc à d’autres formes d’économie solidaire, et à
la fin du premier Forum Social Mondial qui a eu lieu en janvier 2001, à Porto
Alegre (Brésil), s'inaugure un Réseau Global de Socioéconomie Solidaire
(RGSES) dans lequel la monnaie sociale est considérée comme une
stratégie de synergie avec d’autres formes économiques, culturelles et sociales
de résistance à la globalisation néolibérale, stratégie capable de reconstruire
le tissu social, du bas vers le haut...
3. DES INTERPRETATIONS: SUR LE PHENOMENE
SOCIAL DE L’ARGENT
La
comparaison avec des expériences similaires dans d’autres régions du monde (les
Heures d’Ithaca aux Etats Unis, les LETS canadiens largement diffusés en Europe
et en Australie, les SELs français et les Tianguis mexicains), permet de
définir les quatre caractéristiques principales du « modèle
argentin » :
·
Emission
de monnaie sociale utilisée dès le départ par les groupes;
·
Développement
d’un système convivial permanent, avec des rencontres hebdomadaires
régulières, qui permettent de construire une identité forte dans les petits
groupes, dans lesquels tous les producteurs sont à la fois consommateurs
et les transactions contribuent à construire des nouveaux rapports sociaux.
·
Configuration
ouverte en Réseau, avec peu de règlements communs et beaucoup d’autonomie des
groupes, tous en mesure de décider les conditions et leur « style »
de fonctionnement. Les membres du système gardent en général une double
appartenance : à leur Nodo d’origine et au Réseau Global.
·
Les
« Nodos » s’organisent en régions et celles-ci le font au niveau du
pays, tout en respectant des principes éthiques plutôt que régulateurs. Les
différentes formes d’articulation et de création de consensus prennent la forme
seulement de réunions mensuelles et une ou deux « assemblées » par
an. Les problèmes de gestion de la monnaie sociale occupent une partie
importante de la vie de cette énorme " entreprise sociale
virtuelle " qui se résiste à avoir une conduction centrale unique.
Malgré l’existence d’expériences similaires dans des contextes très
divers, il est intéressant de souligner que l’expérience argentine naît
absolument en marge des autres. C'est «l’explosion des
communications» via Internet par la suite qui a permis de connaître
d'autres groupes et leurs stratégies : c’est ainsi que le RGT a pu
partager son expérience avec « L’autre Bourse de Valeurs » du
Mexique, les Heures d’Ithaca à New York, les héritiers des LETS canadiens, les
SELs français et les Noppels hollandais. Un effet surprenant de cette rencontre
a été une plus grande confiance dans la valeur et la légitimité de l’expérience
locale... Quand nous nous demandons comment le phénomène argentin s’est
produit, nombreux sont ceux qui reconnaissent le poids des programmes
d’ajustement structurel imposés par les organismes multilatéraux. Mais si nous
voulons aller plus loin dans notre compréhension des caractéristiques particulières
de l’émergence de la monnaie sociale, il est certain qu’il y a eu des
inspirations plus créatives que celles qui pourraient provenir de la théorie
économique, anthropologique ou sociale.
Vous trouverez ci-après
"les principes" de consensus entre les nombreux groupes qui ont pu
«réinventer le marché», et ensuite, des éléments de deux textes qui ont été sources d’inspiration
pour de nouvelles pratiques, ouvertes à la transformation et à la recherche des
nouveaux chemins.
PRINCIPES DU RESEAU GLOBAL DE TROC
1.
Notre réalisation en tant qu’êtres humains peut ne pas être
conditionnée par l'argent.
2.
Nous ne cherchons pas à promouvoir des articles ou des services, mais à
nous aider mutuellement à atteindre un sens de la vie supérieur, par
l’intermédiaire du travail, de la compréhension mutuelle et des échanges
équitables.
3.
Nous soutenons qu’il est possible de remplacer la compétition stérile, le
lucre et la spéculation par la réciprocité entre les personnes.
4.
Nous croyons que nos actes, produits et services peuvent répondre à des
normes éthiques et écologiques, plutôt que répondre au diktat du marché, de la
consommation et de la recherche de bénéfices à court terme.
5.
Les seules conditions auxquelles sont soumis les membres du Réseau Global
de Troc sont: assister aux réunions périodiques des groupes, s'engager dans les
programmes de formation, produire et consommer les biens,
services et savoirs disponibles dans le Réseau, dans l'esprit des recommandations
des différents Cercles de Qualité et Entraide.
6.
Nous soutenons que chaque membre du groupe est l'unique responsable de ses
actes, produits et services.
7.
Nous considérons qu’appartenir à un groupe n'implique aucun lien de
dépendance, étant donné que la participation individuelle est libre et étendue
à tous les groupes du Réseau.
8.
Nous soutenons qu'il n'est pas nécessaire que les groupes s'organisent
formellement de manière stable, étant donné que la nature de réseau de
l'ensemble implique la rotation permanente des rôles et des fonctions.
9.
Nous croyons qu'il est possible de combiner l'autonomie des groupes dans la
gestion de ses événements internes avec les principes éthiques fondamentaux du
Réseau.
10.
Nous considérons qu'il n'est pas recommandable aux membres du Réseau en
tant que tels de garantir, de patronner ou d'appuyer financièrement une cause étrangère au Réseau, pour ne pas
nous dévier de nos objectifs fondamentaux.
11.
Nous soutenons que notre meilleur exemple est notre conduite à l'intérieur
et à l'extérieur du Réseau. Nous recommandons de garder la confidentialité sur
des situations conflictuelles à l'intérieur des groupes, de même que sur les
thèmes qui ont rapport avec le développement du Réseau.
12.
Nous croyons profondément en l’idée de progrès perçue comme une conséquence
du bien-être durable du plus grand nombre de gens de l'ensemble des sociétés.
Au cours des dernières années, à l’intérieur du Réseau Latino-américain de Socioéconomie Solidaire, un 13e principe, assez polémique, est sur le point d’être accepté ou, tout au moins discuté, puisqu’il porte sur certains thèmes « tabous » à l’intérieur du RGT, où les « animateurs » n’étaient pas reconnus pour leur travail d’organisation. Une discussion profonde sur le rôle du bénévolat s’est établie et ce principe commence à être accepté dans de nombreux cas, qui reconnaissent que son absence permettrait des pratiques de « corruption », très semblables à celles de la vie politique...
13. Dans l’économie solidaire rien ne se perd, rien ne s’offre : tout se recycle, tout se paie, tout se partage dans des conditions d’égalité !
Si dans les premières années du
RGT il a été important de faire la séparation entre l’instrument d’échange (le « crédit ») et l’argent -
entre autres raisons pour éviter le danger de tomber dans les filets des
organismes impliqués dans la quête désespérée d’impôts - quelques activités de
réflexion théorique, comme par exemple « la Journée d’Economie du
Non-Argent », en avril 1998, à
laquelle ont participé des autorités académiques reconnues, ont fait accroître
l’intérêt pour ce phénomène social qu'est l’argent. C’est ce que suggère ce
texte d’Ernesto Sabato, extrait de son "Rapport sur les Aveugles"
(1955), –– l’argent n’est qu’une promesse absurde ––, ouvrant ainsi une
nouvelle porte de discussion sémantique et épistémologique à l’intérieur mais
aussi à l’extérieur du Réseau :
« Nous commençâmes à marcher vers la Rue Cangallo… »
« Le silence et la solitude possédaient cette présence frappante qu’on
trouve la nuit dans le quartier des Banques. Quartier plus solitaire et
silencieux le soir que n’importe quel autre ; probablement, à cause de
l’énorme contraste avec la violente effervescence qu’on y trouve pendant la
journée ; le bruit, le grouillement, l’empressement des uns et des autres,
la foule qui s’agite là aux heures de bureau.
Mais aussi, très probablement, à
cause de la solitude sacrée qui règne dans ces lieux quand l’Argent se repose.
Quand les derniers gérants, les derniers employés sont partis, quand se termine
cette tâche éprouvante et un peu ridicule au cours de laquelle un pauvre type
qui gagne à peine quelques sous voit passer dans ses mains des milliards, pour que de véritables foules déposent, avec d’infinies précautions, de petits bouts
de papier aux propriétés magiques que d’autres foules retirent à d’autres
guichets, avec des précautions inverses…
Processus teinté de chimère et de magie, même si eux – les croyants – se
considèrent des personnes réalistes et pratiques, car ils acceptent ces bouts
de papier plutôt sales, où, avec beaucoup d’attention, l’on peut deviner une
espèce de promesse absurde, selon laquelle un homme qui ne signe même pas
lui-même s’engage, au nom de l’Etat, à donner on ne sait quoi en échange du
petit papier.
Ce qui est curieux c’est que ces individus se contentent d’une promesse,
puisque personne, que je sache, n’a jamais exigé que se remplisse cet
engagement. Plus surprenant encore, c’est cet autre papier – moins sale mais encore plus absurde– par lequel un
autre homme promet d’échanger une certaine quantité de ces petits papiers
sales: quelque chose comme la folie mais au carré.
Et tout cela au nom de Quelque Chose que personne n’a jamais vu et qui –
paraît-il – reste déposé Quelque Part, surtout aux États-Unis, dans des grottes
d’acier. D’ailleurs que tout çà n’est qu'histoire de religion nous
l’indique l’usage de mots comme crédits et fiduciaire.
En matière d'interprétations
fertiles, il nous semble juste de rendre hommage à la mémoire de Michel
Tavernier, ingénieur naval, inventeur et philosophe français, fondateur de
l ‘AISE (Association Internationale pour le Soutien de l’Ecosophie),
créateur d’objets et de concepts,
audacieux dans ses formules, qui
nous dit - le premier ! – « Le Réseau Global de Troc a battu sa
propre monnaie ! Vous avez créé une monnaie sociale ! ».
Tavernier - pour qui la monnaie officielle n’était pas légale !- rappelait
que, déjà en son temps, Pesant Boisguillebert, ce conseiller de Louis XIV
considéré souvent comme le père de la macroéconomie, avait déclaré que l'argent
soumis à l'intérêt était …une "monnaie criminelle".
La demande d’une monnaie libre
d'intérêt est aujourd’hui présente dans de nombreux groupes et mouvements
sociaux, souvent inspirés par l’œuvre de Silvio Gesell (qui a d’ailleurs vécu
et fait fortune en Argentine...); elle rend timide la proposition de la Taxe
Tobin proposée par ATTAC sur les transactions spéculatives. La différence entre
ces deux exigences est, bien évidemment, un problème majeur de pouvoir et de
corrélation de forces… Ce qui augmente encore la responsabilité des acteurs
sociaux de se prononcer sur la stratégie de la monnaie sociale comme
possibilité de reconstruire le marché du bas vers le haut, tout en gardant
le plaisir des discussions sur les nouvelles formes de gouvernance mondiale. A
Davos et à Porto Alegre...
Une autre influence très
créative, à laquelle nous voulons nous référer ici, est celle de Bernard
Lietaer, économiste belge doté d'une expérience professionnelle et académique
très variée: après un passage par la Banque Centrale de son pays d’origine, il
a participé au premier projet d’élaboration d’une unité monétaire européenne; a
été président du système de paiement électronique en Belgique; a développé de
multiples technologies impliquant l'utilisation de taux de changes pour des
multinationales; a enseigné le cours de "Finances Internationales" à
l’Université de Louvain, Belgique. Actuellement, il est professeur au Centre
pour le Développement Durable à l’Université de Californie à Berkekey. Dans son
septième livre "Le futur de l’Argent : au-delà de l’Avarice et la
Rareté", il développe une théorie originale sur l’évolution de
cette ’économie qui était censée mettre la maison en ordre... Pour lui, le
système monétaire actuel est la source de tout ce qui se passe (ou ne se passe
pas) dans nos sociétés : « l’argent est comme un anneau métallique
que nous nous sommes mis au nez : nous avons oublié que c’est nous qui
l’avons créé et maintenant c’est lui qui nous porte partout à travers le
monde... Il est temps d’imaginer vers où nous voulons nous diriger et si c’est
vers le durable et le communautaire, nous devons absolument changer le système
monétaire dans ce sens... ". Comment en sommes-nous arrivés là?
Selon Lietar, au cours d'une première étape de la civilisation, l’être
humain vivait dans le paradigme de l’abondance associé au culte de la Déesse
Mère (la Terre), toute puissante, pleine de générosité envers ses
enfants : ceux-ci vivaient de la chasse et la cueillette et quand les
ressources de la terre venaient à s’épuiser, ils n’avaient qu'à chercher plus
loin... La révolution agricole, puis l’utilisation de la roue et du feu, ont été synonymes de répression de ce
paradigme de l’abondance : s’installe alors le paradigme de la rareté,
avec pour corollaires la concurrence, la voracité et la peur de la rareté…et ce
jusqu'à nos jours !
Nous aurions donc, à l’heure
actuelle, au moins cinq mille ans de paradigme de la rareté installés au fond
de nos têtes et dans nos actes, et ce dans toutes les cultures qui sont passées
d'un paradigme à l'autre! Nous sommes
incapables désormais de "percevoir" l’abondance ; nous ne voyons
que rareté tout autour de nous, la peur de manquer de quelque chose s'est
transformée en un composant habituel de notre vie de tous les jours... Paradoxalement, au début de ce troisième
millénaire, la population totale de la planète a augmenté d'une façon
extraordinaire et pourtant, seul 2% de ses membres sont nécessaires pour
produire tout ce dont l'humanité a besoin… si nous le voulons vraiment
ainsi ! La théorie sur laquelle
Lietaer base sa réflexion est celle de la psychologie profonde de C.G.
Jung, selon qui la répression d’un archétype passe par la manifestation de ses
ombres (ses contraires). Par exemple, quand l'archétype du Souverain est
réprimé, les ombres complémentaires qui apparaissent sont les archétypes du
Tyran et du Lâche, l’impossibilité d’exercer la tyrannie d’une part et la peur
de paraître lâche d’autre part.
De la même façon, la répression de l'archétype de la
Déesse Mère fait émerger ses ombres, ce qui expliquerait parfaitement qu’un
instituteur écossais du nom d'Adam Smith n'ait pu observer autour de lui qu'avarice
et peur de manquer de quelque chose et croire qu'il avait découvert là le
ressort de toute société dite civilisée... C’est ainsi qu'Adam Smith crée
l’économie moderne, qui se définit comme la science de distribuer ou
d’administrer des ressources rares, et dont le ressort principal est le
mécanisme individuel de l’avarice...
C’est donc avec Ernesto Sabato,
Michel Tavernier, Bernard Lietaer, parmi tant d'autres, que nous soutenons que
la monnaie sociale constitue un mouvement de récupération du paradigme
de l’abondance et de rupture du paradigme de la rareté. Il ne s’agit donc pas
d’un retour au « troc » primitif, comme on pourrait le croire au
premier abord, mais, tout au contraire, d’une victoire des nouvelles
technologies de la production et de l’information associée à une
réinterprétation du phénomène social de l’argent. Pour ce faire, nous avons besoin à la fois d'une société
civile forte et organisée, d'un Etat dynamique et d'un Marché constitué
d'entrepreneurs qui renoncent à la spéculation financière pour faire face au
défi d’innover!
4. DES RESPONSABILITÉS: COMMENT RENDRE
POSSIBLE L’IMPROBABLE
Comme
nous l'avons annoncé au départ de ces réflexions, si nous voulons comprendre
l’émergence d'événements improbables, –– la première banque qui a prêté de l’argent
aux pauvres (et qui continue à récupérer 100% de l'argent prêté); la première
ville qui a osé ouvrir son budget à la participation directe de ses citoyens;
le premier groupe qui a décidé de s’organiser pour améliorer sa qualité de vie
sans avoir recours au marché ––, notre
tâche sera aride et fatigante, surtout s'il s'agit seulement d'en reconstruire
l’historique...Mais si les explications servent à quelque chose - et c'est bien ce qui caractérise notre
culture occidentale que de chercher des explications –nous optons pour
celle-ci: un beau jour, quelqu’un a imaginé quelque chose qui n’existait pas
auparavant et était très peu probable... mais ce quelqu'un commença à faire ce
qu'il avait imaginé! Si le chemin est plein d'embûches, c’est précisément parce
que le paradigme dominant ne nous laisse pas entrevoir d'autres possibles. Mais
une fois une masse critique atteinte et assurée une certaine visibilité (dans
les médias, par exemple), l'impossible soudain paraît possible! Et, à ce
moment-là, ils sont peu ceux qui refusent d'apparaître sur la photo de la
grande cérémonie médiatique....
L'heure est venue de récupérer
la dimension épique de la vie. Face à l'étendue de la tragédie contemporaine,
–– où tout se sait en temps réel, où se côtoient mariages de gens célèbres et
risque de disparition de tout un continent pris entre SIDA et guerres ethniques
–– le manque d'imagination qui caractérise la vie politique semble cannibale et
incapable de construire ce quelque chose de si simple qu’on appelle le bien
commun. Mais face aussi à notre déresponsabilisation face à ce qui se passe
simplement chez notre voisin de pallier, il ne reste plus qu'à faire cette
invitation - terminale : il est
essentiel de croire que le monde n’est qu’un et un seul, qu'il est possible de
vivre autrement et que nous sommes, finalement, tous responsables de tout et de
tous. Que nous nous inspirions des expériences de la Grameen Bank, de Porto
Alegre ou de Bernal, ou d'autres encore, ce dont il s'agit c'est d'élaborer de
nouvelles stratégies –– combiner participation citoyenne, microcrédit et
monnaie sociale, par exemple –– qui nous permettraient de déployer notre
imagination et notre courage à nous engager dans un présent et un avenir dignes
de notre patrimoine et de nos possibilités non exploitées.
S’il a été possible de cheminer
d'un premier Club de Troc vers une économie solidaire en Argentine, s'il a été possible de présenter cette
solution dans les prisons de l'Argentine et de la Bolivie (Cochabamba), où déjà
s'était implanté le microcrédit, s'il a été possible de marier la Banque Palmas
à Fortaleza (Brésil) avec des réseaux de troc solidaire, que ne pourrons-nous
faire d'autre? Vers où nous dirigeons-nous? Quelles sont les expériences dont
nous pouvons tirer des leçons et que nous ne connaissons pas encore?
Si nous nous croyions
responsables du tout, et pas seulement de cette petite partie qui nous
échoit, il est fort probable que nous aurons l’imagination nécessaire
pour créer de nouvelles stratégies et le courage dont nous avons besoin
pour construire les ponts entre l'ancien et le nouveau paradigme de
l’abondance. Seulement ainsi serons-nous capables de croire que la richesse
n'est pas que pour quelques-uns et le manque pour presque tous. Telle est notre
invitation dans l'espace de ce chantier.
TEXTES DE RÉFERENCE
1. Primavera, H., Política
social, imaginación y coraje: reflexiones sobre la moneda social, Reforma y
Democracia, Revista del CLAD, Caracas, 1999, No. 17, pp 161 - 188.
2.
Blanc, J.
Les monnaies parallèles: une composante normale des usages monétaires. Transversales,
science /culture, Paris, 1999.
TEXTES
COMPLÉMENTAIRES
3.
Beyond greed and scarcity : the future of money, Interview of
Bernard Lietaer by Sara van Gelder, Revista Yes, 1998.
4.
Singer, P. y Souza, A. (comp) A economía solidária no Brasil. Sao
Paulo, Contexto, 2000.
[1] Ce texte de lancement a été écrit par Heloisa Primavera, animatrice du Chantier Monnaie Sociale (janvier 2001). Deux textes complémentaires peuvent être consultés sur le site http://money.socioeco.org (le Réseau Global deTroc en Argentine (H. Primavera), monnaies parallèles (J. Blanc)).
[2] Nous ne prétendons ici qu'ébaucher des arguments de nature à inspirer la réflexion, arguments que nous avons entamés dans le cadre de notre recherche sur le phénomène du troc.
[3] Cette école de pensée est clairement représentée dans une oeuvre aussi diverse que celle de l’Ecole de Santiago (Humberto Maturana, Francisco Varela et Fernando Flores), et de celle, désormais classique, de Paul Watzlawick et Ernst Von Glaserfeld dans les années '70 et, plus récemment, celle de Michel Callon et Bruno Latour.
[4] Notion développée par Flores (1997)