FINANCE SOLIDAIRE ET LIENS SOCIAUX
I.
Expériences et
observations des participants autour de la place qu’occupent les liens sociaux
dans les pratiques de la microfinance
La microfinance, cette forme de
finance qui s’adresse en priorité aux exclus du système bancaire classique et
souvent aux exclus de l’économie dominante, a d’emblée quelque chose à voir
avec les liens sociaux.
A priori, on serait
tenté de penser que cette forme de finance cherchera à intégrer les individus
dans la société et dans l’économie et qu’un des moyens privilégiés pour cela
serait de renforcer les liens sociaux autour d’eux, s’ils existent et d’en
susciter s’ils ont disparu.
Le
premier constat des participants est que cela est loin d’être vérifié, dans les
systèmes exogènes à ce milieu.
Si
certaines institutions y ont pensé à leur démarrage, la plupart ignore
carrément cet aspect là des réalités des clients qu’elles servent et tous
finissent par l’oublier en cours de route.
Et
ainsi, les liens sociaux existants sont rarement pris en compte dans la
conception du système à mettre en place, dans l’organisation des services
financiers, ni plus tard dans la structuration et l’institutionnalisation de
l’initiative.
Considère
t-on que les liens sociaux ne jouent pas de rôle ou un rôle marginal dans
l’autonomisation de ces individus et de leurs entreprises ? Ne jouent-ils
pas de rôle dans la pérennité de l’institution de microfinance ?
Les
témoignages, de nombreux participants, qui citent des expériences de finance
solidaire populaire, parlent en soi.
Boîte 1 : Place des
liens sociaux dans l’autonomie des personnes et des organisations de finance
solidaire populaires
Cas de la tontine de femmes de Gao au Mali (Lucien Humbert)
“ Elle s’est constitué autour d’une femme leader, agent
d’alphabétisation, qui à travers l’alphabétisation a amené les femmes à
réfléchir sur leur condition et les voies de leur émancipation. Des cotisations
de tontine, on est passé à des conseils techniques et de gestion et à une
gestion associative de micro crédits.
Devant le constat de disparité des capacités individuelles et des
résultats, le groupe a proposé d’associer des femmes performantes et des femmes
moins expérimentées pour un accompagnement dans l’apprentissage du savoir faire
et du savoir gérer. Le succès de la tontine est tel qu’elle s’est vu proposer
un refinancement par une banque du pays. En grandissant, le groupe a pris soin
de s’assurer la reconnaissance de son environnement social en finançant des
réalisations collectives, telles que le mobilier scolaire pour l’école de la
ville et la participation à la construction de la mosquée. ”
Cas des mamans bananes du Congo
(Paul Kampakol)
“ C’est l’association des vendeuses de bananes, qui est un groupe
d’entraide sociale et qui a réussi à créer en son sein une solidarité
économique. Les mamans bananes assistent leurs membres sur tous les plans.
En temps normal, elles achètent leurs marchandises ensemble et fixent
le prix de vente de façon homogène, de façon à maîtriser le marché.
En cas de décès du mari, la veuve est assisté de l’étape de maladie où
elle doit abandonner son commerce pour garder le malade, jusqu’à sa reprise
d’activité, en passant par le deuil et tous les frais encourus.
Cette association est parvenue à intégrer la logique du micro crédit
dans ses activités, sans difficultés. ”
Cas des “ Self Help Group ” d’Asie (Benjamin Quinones)
“ Le groupe lutte pour se constituer en groupe indépendant,
capable de prendre des décisions, définir une politique, être autosuffisant
financièrement. Il développe des liens au fur et à mesure que les membres
parviennent à un consensus sur les règles de fonctionnement et de gestion
financière, la manière de conduire les affaires et les réunions. Ils
s’accordent sur les montants qu’ils peuvent épargner, le capital initial à
mobiliser pour démarrer les activités de crédit. Le succès dépend de la
capacité du leader à construire des liens constructifs et réalisables entre les
membres, à encourager les membres à participer dans la définition de buts
communs au groupe, dans la détermination des systèmes et procédures pour la
conduite des affaires et dans la formulation des règles et règlements pour une
gouvernance des comportements des membres et des responsables. Il dépend aussi
de la motivation des membres à partager leurs connaissances et leurs
compétences dans la mise en œuvre des tâches et des responsabilités.
Pas tous les groupes ne parviennent à renforcer les liens sociaux de
sorte que le groupe fonctionne avec une forte cohésion ; beaucoup meurent
pour diverses raisons. Mais ceux qui survivent sont nés pour devenir autonomes
et pérennes. ”
Ces
exemples montrent que ces liens sociaux permettent d’intégrer les plus
vulnérables ou les personnes temporairement fragilisées dans l’économie, leur
donnent des opportunités d’apprentissage en conduite d’affaire comme en
comportement en société, leur permet de participer à la définition de règles
dans un cadre qui les concerne. En les respectant et en étant à leur tour
solidaire avec les membres du groupe, ces personnes sont ou redeviennent
acteurs.
Ces
liens, développés dans un cadre de confiance et d’empathie, rendent
“ bancables ” financièrement et culturellement des personnes
totalement “ non bancables ” précédemment.
Au
Mali, la tontine de femmes de Gao obtient un refinancement bancaire, dans des
conditions commerciales, non assistées.
Au
Congo, l’association des vendeuses de bananes constitue l’entité de base d’une
institution de microfinance.
En
Inde, plus de 165 000 Self Help Groups ont accès au crédit bancaire. L’objectif
de la NABARD (banque de développement) est d’atteindre 1000 000, d’ici 2008.
Par
contre, parce que souvent les liens sociaux populaires prennent la forme de
groupes, on a souvent tendance à les assimiler l’un à l’autre.
Or,
les groupes de caution solidaire que mettent en place certains Institutions de
Micro Finance (IMF), sont loin d’être le lieu où se tissent des liens sociaux.
Certaines
IMF empruntent aux organisations de finance solidaire populaires quelques
caractéristiques telles que la formation en petits groupes, réunions régulières
pour cotiser / épargner ensemble, mise en place d’un fonds de secours pour
l’entraide, les imposent aux populations auprès desquelles elles interviennent
en leurs donnant une fonction de garantie par rapport au remboursement des
crédits et en en faisant un véhicule au travers duquel passent les services
financiers à moindre coûts grâce à l’économie d’échelle. En fait, ces IMF
instrumentalisent le concept de groupe et de liens sociaux, pour n’en retenir
que ce qui est favorable à ses propres performances financières. Elles
considèrent que les liens sociaux relèvent de la “ technologie ”
d’octroi de micro crédits aux pauvres.
Boîte 2 : Lorsque les IMF
imposent une forme d’organisation sociale artificielle et inappropriée
Cas du Cambodge après guerre civile (Christine Poursat)
“ C’est un pays qui est sorti exsangue de vingt ans de guerre
civile et où l’impact de la période KHMERS Rouges et de l’occupation
vietnamienne a été particulièrement lourd : remise en cause du système
religieux, familles séparées, élimination physique des symboles de la société
traditionnelle (bonzes, intellectuels, responsables villageois…) Depuis, la
société cambodgienne n’a pas vu se recréer, dans un contexte d’ensemble ultra
libéral, certains modes de solidarités traditionnelles, et l’on taxe facilement
les cambodgiens d’ “ individualistes ”. Il n’est pas facile d’y
mettre en place des mécanismes financiers reposant sur des solidarités, lorsque
le rejet de toute forme de collectivisme est exacerbé.
L’exemple le plus évident d’une importation méthodologique rigide est
la volonté tenace des bailleurs à imposer l’épargne obligatoire, hebdomadaire,
directement inspirée de la Grameen, au nom justement des liens sociaux. Il
semble évident dans bon nombre de cas que ce type de produits ne recoupe pas,
loin s’en faut, les modes de solidarités locaux.
Dans un milieu essentiellement rural et peu dense, où se réunir
régulièrement est une contrainte forte, on comprend vite que l’épargne
hebdomadaire n’est pas la panacée. Le risque est de démotiver le public et de
provoquer l’effet pervers de déresponsabiliser les gens. ”
Etude MicroSave : “ Pourquoi les clients en sortent et
d’autres n’y entrent pas ” (cité
par Yves Fournier)
Certaines IMF perdent jusqu’à 60% de clients par an.
Cette perte est importante pendant les périodes de formation des
groupes solidaires, ou après les premiers cycles de prêts. Elle peut aussi être
liée aux malversations, au retard de décaissement des prêts ou lorsque les
montants moyens des prêts augmentent et que la charge de remboursement
hebdomadaire s’élève.
L’étude montre que qu’il n’y a pas de prise en compte des stratégies
des clients, en particulier en matière de risques tant au niveau des crédits
que de l’épargne. Les produits sont standardisés, faciles à reproduire en
masse, mais peu diversifiés et peu adaptés.
A titre d’illustration, notons que certaines IMF considèrent le client
comme perdu lorsqu’il n’a plus de prêt en cours, même s’il y conserve son
épargne. Elles privilégient les produits générant des revenus pour
l’institution, au détriment des services utiles au client.
Les liens sociaux
n’occupent aucune place dans ce type de microfinance.
On
a cherché à les instrumentaliser pour garantir les bons remboursements de
crédits, mais dans la mesure où ce qui a été mis en place ne se basait sur
aucune réalité d’entraide et de solidarité existante, il n’a pas pu jouer son
rôle sur la durée : les conflits surgissent au sein des groupes, entre les
individus et l’institution, la méfiance et la défiance s’instaurent, les
groupes éclatent… des liens sociaux
n’ont pas été créés, mais au contraire, cela peut décrédibiliser toute
coopération financière entre les gens pour longtemps.
L’ignorance des réalités des
liens sociaux existants, l’indifférence pour ces données non directement utiles
constituent un frein majeur pour que les institutions de microfinance les
prennent en compte dans leurs réflexions stratégiques et les intègrent dans
leurs modalités de fonctionnement.
Boîte 3 : Rentabilité et impact /innovation social :
dilemme ou défi ?
Pourtant, “ ce que l’on observe, dans le cas de jeunes
institutions de microfinance, c’est souvent une bonne capacité à prendre en
compte les liens sociaux existants et les insérer dans la conception des
services financiers, avec l’objectif de la recherche de l’efficacité de
gestion. Mais on observe aussi que les IMF atteignant une grande taille, ne
semblent plus présenter la même efficacité de gestion, en même temps qu’il y a
perte de la prise en compte des liens sociaux, dans l’évolution. Comment
expliquer cela ? La taille pose d’autres exigences et de priorités ?
Les efforts se concentrent au niveau institutionnel et central, au détriment
des unités de base ? L’enjeu de l’équilibre financier introduit des
contraintes qui peut amener progressivement à privilégier ceux qui vont assurer
la rentabilité de l’institution ? ” (Yves Fournier)
“ Je me souviens encore de l’époque où notre soucis premier était
de permettre aux exclus du système bancaire d’avoir accès au crédit. Je me
souviens aussi de ces débats de l’argent chaud contre l’argent froid et des
liens sociaux qui permettent de réchauffer l’argent. Je sais qu’aujourd’hui, il
y a eu des succès et des échecs dans les deux cas et que de part et d’autre de
posent les questions de l’équilibre financier et des impacts sociaux.
Nous avons parfois l’impression que la poursuite de ces objectifs est
incompatible simultanément.
La recherche de l’équilibre financier semble être la préoccupation
première des techniciens, pour qui les seuls indicateurs de performances sont
financières. Cela a été incité et encouragé par les bailleurs de fonds qui ont
sans cesse menacé de rompre leur appui aux IMF qui n’atteindraient l’autonomie
financière dans le délai de 5 ans.
Le soucis de relever le défi a poussé les techniciens à élaborer des
stratégies proches de ceux du système bancaire classique, avec la
réintroduction de garanties matérielles et financières et l’orientation des
crédits vers des activités à forte rentabilité.
Les IMF s’éloignent de leur première mission. Des nouveaux exclus
apparaissent.
Comment faire pour que la recherche d’équilibre financier n’éloigne pas
les IMF du renforcement des solidarités entre les gens ?
Au fait, qui des IMF ou des clients ont vraiment besoin des liens
sociaux ? ” (Paul Kampakol)
Plus tard, Paul nous raconte que le Forum des Jeunes Entreprises, son
institution, a dû renoncer à prendre en charge l’équipe d’animation qui
assurait l’appui de proximité auprès des groupes lorsqu’elle s’est aperçu que
les coûts étaient tels qu’elle ne parviendrait pas à s’équilibrer
financièrement.
Depuis…. Le volume financier a baissé de 30%, avec des taux de sortie
de plus de 50%, des groupes disparaissent après le remboursement, les clients
se sentent étrangers à l’institution.
“ Plus l’IMF grandit, plus les liens sociaux se distendent ;
plus l’IMF dispose de capitaux, plus elle a envie de faire de gros prêts plutôt
que des petits….La plupart des gens qui s’enrichissent deviennent
égoïstes ; la question est : comment créer des contre-pouvoirs à leur
égoïsme. ” (Benoît Granger)
Il est certain que
c’est à l’occasion de la structuration et de l’institutionnalisation que ces
questions surgissent avec force.
Les formes de
structuration des IMF et les choix institutionnels ne sont pas neutres, et
déterminent des évolutions qui vont permettre ou non une stratégie de
valorisation des liens sociaux. (Yves Fournier)
Clairement,
depuis six ans, le débat entre les tenants de la pérennité financière et les
tenants de l’impact se poursuit avec vigueur, comme s’il fallait choisir entre
l’orthodoxie bancaire et la rigueur de gestion d’une part (le camp des vrais
pro !) et l’approche des clients, de la participation et de gestion
décentralisée de l’autre (le camp des développeurs…). L’état des lieux du
débat, vu du côté des bailleurs internationaux, montre actuellement un avantage
pour les champions de la rentabilité, de la transformation de ces initiatives en
banques, de la reprise en main par les superviseurs de banques centrales, au
nom de la pérennité et donc l’accès durable aux services financiers pour les
pauvres.
Et
pourtant, toutes celles qui se sont institutionnalisées en banque commerciale
classique ont montré qu’avec le temps, elles ont abandonné leurs clientèles de
départ, plus défavorisés, au bénéfice de clients plus sûrs, donc plus établis
et plus aisés.
Ce
n’est que la conjonction entre des échecs et des crises de certains de ces
systèmes (voir les taux de sorties) et la voix de quelques uns qui commencent à
peine à se faire entendre, pour que petit à petit, la communauté internationale
entraperçoive les bien-fondés d’une autre voie.
I.4. La finance qui
respecte les liens sociaux
I.4.1. Parle t-on
de la même chose ? S’agit-il de la même forme de finance ?
En réalité il n’y a pas de fatalité à
cette dérive des IMF vers des pratiques bancaires excluantes.
Ce qui est par contre nécessaire et
urgent est de distinguer les genres, selon leurs pratiques.
Boîte 4 : Parle t-on de
la même chose ?
“ On
fait faire à la microfinance plus que ce pour quoi elle est faite. Après tout,
ce n’est jamais que du crédit ! Ce n’est pas avec ça que l’on fabrique de
la société. ” (Benoît Granger)
“ Ne
faudrait-il pas faire une distinction entre institutions de microfinance
pérennisations et services financiers géré dans la transparence et de façon
performante, au bénéfice de populations exclues du processus de développement
social et économique, et en accompagnement d’autres appuis en formation et en
organisation ? ” (Lucien Humbert)
“ Au
delà du seul crédit, la microfinance est porteuse de facteurs de changements.
L’histoire de la microfinance , que l’on fasse référence aux pays du nord ou du
sud, montre bien que dans la durée, elle fait évoluer, par les services
financiers offerts, les conditions sociales et économiques des populations
concernés. La microfinance agit donc sur la société, fait progresser les valeurs
de la démocratie par la gestion au quotidien des structures mises en place,
elle sest aussi une école, où des hommes et des femmes apprennent à tour de
rôle la responsabilité et la gestion. ” (Yves Fournier)
Dans le secteur de la microfinance,
il y a deux grandes catégories d’institutions :
Il y a la microfinance qui considère
son rôle comme celui d’un prestataire de services financiers, voire de
pourvoyeur de crédits, point. Ces institutions ont démarré en général sur un
créneau délaissé par les banques et établissements de crédits, celui des
clients “ non bancables ”.
Les “ banquiers ” ont
progressivement trusté ce marché du microcrédit, en y infiltrant son personnel,
ses experts, ses standards de performances et de reporting et ont créé des
barrières à l’entrée, tant psychologiques que financiers, pour repousser à la
marge d’autres acteurs.
Nombreux bailleurs de fonds ont
finalement adhéré à cette vision technocratique et bancaire du secteur, séduits
par le discours professionnel et rassurant. Les bailleurs sont aussi hostile
aux risques !
C’est cette forme de microfinance qui
prône l’institutionnalisation en banques commerciales pour accéder au marché
monétaire, une rentabilité élevée pour attirer des investisseurs privés. On
peut la qualifier de “ microfinance pré-bancaire ”.
A côté de ceux là, il y a aussi une
autre microfinance. Celle qui considère que la finance est un outil efficace,
mais au service du développement humain et sociétal. Pour ces micro financeurs,
la manière d’apporter les services peut faire toute la différence. Parce
qu’elle met les hommes et leurs liens sociaux au centre de sa mission, cette
forme de finance agira toujours en fonction des contextes et des milieux,
qu’elle cherchera à connaître, pour mieux les servir et les valoriser. La
consécration pour cette finance est l’impact sur le capital social et
l’autonomie de ses clients, qui à leur tour impactera sur la pérennité de ce
type d’institution.
On peut la qualifier de
“ Finance Solidaire ”.
Tout comme la banque est un métier,
la finance solidaire est un autre métier, un nouveau métier à faire reconnaître
et à promouvoir.
I.4.2. Indicateurs de performances de chaque type de
microfinance
La “ microfinance
pré-bancaire ” sera jugée sur ses performances en terme de rentabilité et
de productivité. En contrepartie, elle pourra accéder aux capitaux du marché
financier et des investisseurs privés. On ne leur demandera pas de compte sur
leur impact, autre que celui induit par un bon taux de remboursement des
crédits, mais en même temps, ils ne devront pas avoir accès aux fonds publics,
en subventions ou en prêts.
La “ finance solidaire ” se
doit de toucher des populations défavorisées (pauvres ou illettrés ou habitant
en milieu rural reculé ou immigrés…), celles qui n’intéressent pas le secteur
privé commercial. Elle doit avoir la préoccupation d’inclure et donc d’insérer
cette population dans des liens sociaux qui sécurisent et qui portent. Elle
sera jugée sur sa capacité à le faire, à produire des impacts mesurables. Elle
devra aussi montrer qu’elle sait bien gérer, offrir des services de façon
efficiente et qu’elle cherche à atteindre l’autonomie financière, sans renoncer
à sa mission de base. C’est parce qu’elle assure, en partie, une mission
d’intérêt publique qu’elle est qualifiée pour recevoir une aide publique. Elle
doit donc rendre compte.
On peut aussi penser que des banques
ou des institutions de microfinance pré-bancaires développent en leur sein un
volet ou un “ guichet ” de finance solidaire, et puissent bénéficier
pour cela de l’aide publique. Elles devront alors répondre à certains critères
et rendre compte en fonction.
I.5. Autre question soulevée mais non tranchée
le cas des individus plus entreprenants qui émergent et qui a entraîné toutes les réflexions sur la question du
“ graduation ” ou du “ passage ” d’une catégorie à une
autre catégorie (de crédit de groupe à crédit individuel), ou d’une institution
à un autre type d’institution (d’IMF de crédit solidaire à Mutuelles ou
Coopératives d’épargne et de Crédit). Il y a aussi le “ passage ”
d’une institution informelle vers un statut plus formel, comme le cas de
tontines qui deviennent banques.(Hans Seibel)
Est ce une évolution naturelle et
inéluctable ? Pourquoi voit-on en réalité si peu de cas de
“ passage ” ?
Charlot Razakaharivelo a développé la
différence profonde de valeurs qu’il peut exister entre de groupes de
solidarité populaires et des mutuelles lorsque les uns et les autres traitent
des thèmes tels que l’échange, le partage, la redistribution, le pouvoir et le
contre-pouvoir, la légitimité, la coopération et la gestion de conflit. Il
conclut que “ si les deux systèmes devaient se trouver dans la même
institution, il faudrait chercher une forme de capital social qui prenne en
compte au moins un mécanisme de cohérence pour éviter que certains soient
lésés, un mécanisme d’échange et d’enrichissement mutuel pour y faire évoluer
l’ensemble et un mécanisme d’observation de l’entraide et la coopération à tous
les niveaux de l’institution. ”
Alors faut-il “ prévoir des
portes de sorites vers d’autres types de crédit ” (ADA) au sein de la même
institution ou plutôt chercher à articuler différentes institutions offrant
différents types de services, comme le présente Hans Seibel dans le cas des SHG
avec des Banques en Inde ou comme le préconise Dominique Lesaffre, aussi bien
sous l’angle des services mais aussi en terme de couverture géographique.
II. Les méthodes et les produits qui renforcent
les liens sociaux
II.1. Les méthodes
On entend parler de
“ technologies ” de formation de groupes, de gestion de crédit, de
mobilisation d’épargne et de produits à standardiser pour en faciliter la
gestion et réduire les coûts.
Il est généralement admis que les
méthodes et ces produits sont “ neutres ” parce que techniques,
s’appliquant partout et n’affectant ni positivement ni négativement les liens
sociaux.
Boîte 5 : Les méthodes ne sont pas neutres au regard
des liens sociaux
Les modes d’opération, la
transparence, la place des leaders
Lucien
Humbert part de deux expériences au Burkina pour analyser le choix que font les
femmes pour consolider leur solidarité. Parmi les facteurs déterminants se
trouvent la transparence des opérations (en présence de tous les membres), la
délivrance des services financiers auprès du groupe et non au siège de
l’institution et l’existence d’une
assurance décès. Ces éléments rassurent la présidente dans ses transactions
avec l’institution, parce qu’elles se déroulent sur son terrain, là où elle est
à l’aise, et non dans un cadre qui lui est étranger : pour cela, son
groupe a préféré quitter une banque qui leur offrait pourtant des crédits à
taux plus faible, pour aller dans une IMF, où elles se sentaient plus
sécurisées.
Les méthodes ne créent pas de
liens sociaux, mais peuvent en casser
“ Il
est important de décrire et comprendre les méthodes utilisées par différents
types d’organisation, pour examiner comment elles interagissent sur les liens
sociaux ” (Benjamin Quinones). Suit une liste assez exhaustive d’éléments
de méthode qui caractérisent l’approche Grameen, l’approche des Mutuelles
d’épargne et de crédit et celle des organisations populaires : mode de
constitution des unités de base, types de services financiers offerts, règles
et principes à respecter, structuration, propriété et gouvernance. Les
observations de Ben Quinones sont que la méthode affecte assez peu la formation
de liens sociaux puisqu’en général les gens adoptent l’organisation proposée
par l’institution qui les appuie indépendamment de leur mode propre
d’organisation, elle créé des tensions lorsque des dynamiques financières et
des dynamiques sociales s’opposent à l’occasion du développement du système,
mais ce qui est surtout remarquable, c’est quand la méthode casse les liens
sociaux, en poussant trop loin les capacités des groupes. Il en résulte des
conflits entre membres, des ruptures de relations et la dissolution de groupes.
S’inspirer des approches de
développement territoriale
“ Il
me semble que la constitution d’un groupe solidaire, d’un noyau dur porteur de
projet, soit une condition de réussite. Par le développement local on sait, que
différentes phase scandent l’évolution : l’émergence à dominante
culturelle, la professionnalisation, l’essoufflement et la nécessité de relais
(nouvelles ouvertures, changement d’échelle, nouveaux partenariat…) Mais
l’élément fédérateur demeure le projet intégré qui contribue à générer un
sentiment d’adhésion. Ne peut-on pas établir un lien entre l’approche de la
microfinance et le développement territorial et introduire de cette façon des
notions de phasage d’un processus d’organisation des solidarités ? ”
(Klaus Werner)
Les modèles “ prêt à
porter ” que l’on injecte de l’extérieur par transfert de technologie
“ Il
me semble que l’on mélange le rejet d’un concept quand son application
n’apporte pas les effets escomptés et les méthodologies de sa mise en œuvre,
depuis la réplication conforme d’un modèle importé, jusqu’à la réflexion
intelligente pour adapter ce concept selon les caractéristiques
socio-culturelles des populations concernées. Une conclusion que l’on peut
tirer, c’est que la solidarité ne se décrète pas, soit elle existe ou se
construit par la volonté des populations, mais elle ne peut être injectée de
l’extérieur par le transfert de technologies ou de modèles prêt à porter de la
microfinance….Par contre, une action de microfinance, selon la technologie
utilisée va permettre ou non de révéler des liens sociaux existants, les
renforcer ou créer les conditions de leur production. ” (Yves Fournier).
La méthode de construction
institutionnelle des IMF
“ Sur
le plan de la réglementation, les lois adoptées dans différents pays pour
assurer la régulation du secteur, obéissent à des logiques de rigueur de
gestion, mais aussi à des visions culturelles de leurs promoteurs et à leur
modèles de référence….Lorsqu’il n’y a qu’un seul statut possible pour des IMF à
formes et logiques institutionnelles diverse, l’innovation est freinée…
Enfin il y
a cette question du nombre de niveaux qui renvoie aux liens sociaux. Chaque
niveau correspond t-il à des réalités sociales des populations servies ?
Le problème qui se pose est celui de la relation et de la distanciation avec la
base, la formation d’une élite et la rupture de la communication et de
l’information entre les niveaux. ” (Yves Fournier )
Une méthode participative et
globale
“ Elle
permet aux bénéficiaires de définir eux même les produits qui leur sont
nécessaires pour répondre à leurs besoins économiques et sociaux. Le système de
financement solidaire est donc approprié par les clients. C’est à eux de
définir les fonctions à remplir, les modalités (durée, caractère volontaire ou
non, localisation de la mise à disposition des services financiers).
Elle
articule plusieurs institutions financières à vocations complémentaires, de
manière à servir les exclus en tout point du territoire.
Elle
accompagne les emprunteurs dans leur démarche d’entrepreneur, pour une
meilleure garantie de réussite de leur projet, par l’articulation des fonctions
et services de développement entrepreneurial. ” (Dominique Lesaffre).
Etre à l’écoute du client,
répondre à ses besoins, mesurer sa satisfaction, évaluer l’impact
“ Mettre
en place un système d’information qui permette d’apprécier les liens sociaux et
leurs évolutions. Créer une instance de dialogue où chacun peut exprimer ses
satisfactions ou mécontentements autour des services fournis. Mettre en œuvre
un baromètre de la confiance. Intégrer l’impact dans le système de suivi-évaluation. ”(Charlot
Razakaharivelo).
Les nombreuses contributions qui
touchent ce domaine des méthodes montrent clairement que les participants
s’accordent pour penser que les méthodes utilisées jouent un rôle, soit dans le
renforcement des liens sociaux, soit dans leur fragilisation ou rupture.
Il semblerait que les méthodes qui
prennent en compte la solidarité et les liens sociaux existants entre les gens,
qui cherchent à les valoriser dans l’organisation à mettre en place ou les
intégrer dans le dispositif en les renforçant dans leurs identités propres, ont
plus de chance de recueillir la confiance des populations et d’établir avec
elles un environnement convivial et de sécurité réciproque.
Celles qui partent des contraintes,
des besoins et des stratégies des clients pour définir leurs produits et leurs
services, ont plus de chance d’avoir un impact positif sur les conditions de
vie de ses clients. Et pour préserver cette efficacité, l’existence que mécanisme
permanent d’écoute et de vérification de leur satisfaction est essentielle.
En plus d’être proches des clients,
il est nécessaire d’avoir une méthode de gestion rigoureuse, efficiente et
transparente : les engagements financiers doivent pouvoir être tenus, tant
en terme de facilité de retraits des dépôts , que l’accès à temps et en montant
suffisant aux crédits. Des défaillances de ce côté entraînent inévitablement
méfiance, conflits et ruptures, tant au niveau des clients entre eux (entre les
clients, entre les clients et leurs leaders) qu’au niveau des clients et
l’institution. Une bonne gestion financière agit aussi fortement dans le
maintien et le renforcement de liens sociaux.
Dans ce sens, les méthodes qui
privilégient la formation et l’information du plus grand nombre, renforcent la
confiance et créent du capital social.
II.2. Les méthodes qui permettent la création de nouveaux
liens
Boîte 6 : Nouveaux liens sociaux : les liens qui
se créent entre les clients satisfaits et l’institution
Yves
fournier nous parle de deux institutions de microfinance féminines en Afrique.
“ Dans les deux cas, si les femmes étaient d’abord intéressées par les
crédits, elles sont aussi désireuses de trouver de nouvelles opportunités
d’activités. Dans ces deux cas, l’apport de services non financiers sous forme
de formation et d’ateliers d’échange ont mobilisé les femmes et créé des liens
avec l’IMF et renforcé leurs capacités de gestion. Les femmes adhèrent au
modèle participatif dans lequel elles trouvent à s’exprimer. Elles
s’identifient à l’IMF et le sens d’une appropriation fait son chemin. Les
femmes veulent maintenant créer la “ Banque des Femmes ” et déclarent
être prêtes à participer à la constitution de son capital. ”
Ben
Quinones nous dit que le capital social des groupes endogènes est basé sur
leurs valeurs et leurs croyances et constitue leur culture collective. Lorsque
ces groupes rencontrent une IMF qui a aussi sa propre culture d’entreprise,
influencée par son origine, il peut se créer un “ capital social
nouveau ”. Si c’est les groupes qui créent l’IMF, ce seront alors les
valeurs de solidarité qui ressortiront
Dans de tels cas, non seulement les
liens sociaux seront élargis et renforcés, mais cette appropriation permet d’envisager
une forme de gouvernance forte, capable de maintenir le cap au système
financier, dans le cadre de son institutionnalisation et au delà.
II.3. Les produits
Boîte 7 : Les produits favorables ou nuisibles aux
liens sociaux
D’ordre
général, les produits définis avec les clients et partant de leurs demandes, de
leurs contraintes et de leurs stratégies seront adaptés à leurs besoins et
renforceront leurs capacités.
Cependant,
certains produits apparaissent selon les témoignages et les analyses comme plus
précisément favorables :
·
L’épargne volontaire, souple,
accessible et sécurisée est un produit plébiscité pour son impact fort sur la
création de liens sociaux.
·
Pour le crédit, la possibilité de
fixer le montant, la durée, les échéances de remboursement librement est aussi
un facteur important de cohésion.
·
Différents produits d’assurance,
comme l’assurance décès, mais aussi l’assurance maladie sont considérés par les
clients comme de nature à renforcer les liens sociaux, car ne faisant pas peser
sur ses proches des charges qu’ils ne pourront peut être pas prendre en charge.
·
Dans le même ordre d’idée, le fonds
commun de garantie auquel les emprunteurs peuvent souscrire à moindre frais,
dont parle Zachée Yetgna, et qui permet de ne pas faire peser le poids des
impayés temporaires sur les avalistes peut aussi être favorable aux liens
sociaux.
Par contre,
il y a des produits que l’on sait aujourd’hui être très sensibles et sujets à
casser des liens sociaux :
·
L’épargne régulière obligatoire ou
prélevée à la source.
·
Le crédit à montant progressif
(mécanique) et à remboursement hebdomadaire.
·
Le Fonds de Groupe dont les règles
d’utilisation n’ont pas été fixés par les membres dès le début.
Un suivi des effets de certains produits
sur les liens sociaux est nécessaire. Il doit inclure des enquêtes auprès des
clients.
Les résultats des enquêtes doivent
être traités sérieusement et aboutir à la révision des produits et si
nécessaire, l’élaboration de nouveaux produits mieux adaptés.
III. Les coûts liés au renforcement des liens
sociaux : comment les intégrer dans les charges récurrents de
l’institution
L’investissement dans la recherche et
l’adaptation des méthodes et des produits pour qu’ils renforcent les liens
sociaux représente un coût et dans la mesure où il s’agit d’une action
permanente, c’est bien un coût récurrent à couvrir.
“ J’admets que l’établissement
et le maintien des liens sociaux ne sont pas gratuits pour une IMF. Je reconnais
que le coût réel de ce service n’est pas facile à intégrer dans les
institutions financières. Mais je pense que le premier coût et le plus élevé
est pour l’IMF, la perte du sens même de sa mission, lorsqu’en voulant
supprimer cette prestation, elle tombe dans la logique des financiers
purs. ” (Paul Kampakol).
Pour le moment, aucune estimation n’a
été faite de ce coût, ni du côté des institutions, ni du côté des chercheurs.
Il y aurait là un champ de recherche
utile.
Boîte 8 : Idées et suggestions de praticiens pour le
suivi
“ Il
faut concevoir des outils de collecte d’information facile à utiliser,
exploitables sans nécessiter trop de temps. Il faut concevoir des produits qui
répondent aux besoins des clients.
Renforcer
les liens sociaux contribue à la pérennité des institutions en ce sens qu’il
contraint l’IMF à bien cibler sa clientèle, à axer ses produits sur les besoins
de sa clientèle, à observer une discipline de crédit ; ” (Kossi Pius
Kougblenou)
“ S’organiser
en interne pour connaître l’évolution des liens sociaux dans l’institution, en
mettant en place un système d’information et d’indicateurs permettant
d’apprécier la qualité de ces liens. A titre d’exemple, créer une instance de
dialogue avec tous les acteurs, où chacun peut s’exprimer, exposer ses
satisfactions ou mécontentements autour des services fournis et proposer des
changements. Ou encore, mettre en place un baromètre de confiance, mis à jour
régulièrement, où des indicateurs sociaux et les données économiques et
financiers sont couplés. Ou encore mettre en place un système de
suivi-évaluation où annuellement l’impact est mesuré. ” (Charlot
Razakaharivelo)
En externe,
on peut recourir aux Universités nationales spécialisées en développement, à
des bureaux nationaux compétents en anthropologie.
Pour le financer, on peut envisager de créer un “ fonds commun ” ou
une “ tontine ” entre les institutions de microfinance du pays,
abondé par des bailleurs de fonds. (Charlot Razakaharivelo)
L’idée d’insérer des indicateurs de
suivi de l’évolution des liens sociaux dans le système d’information et de
gestion, aux côtés d’indicateurs économiques et financiers rejoint un effort
proposé par un bailleur, il y a quelques années de concevoir un système de
suivi d’impact, moins coûteux que la réalisation d’études d’impact à proprement
parlé et qui permet un suivi plus régulier et un mécanisme d’alerte.
IV. Recommandations pour les gouvernements et
les bailleurs de fonds
IV.1. Faut-il que les gouvernements et les bailleurs de
fonds soutiennent les institutions de finance solidaire qui renforcent les
liens sociaux ?
Les liens sociaux constituent le
capital social et la sécurité des populations vulnérables et défavorisées.
En servant ces populations et en
renforçant les liens sociaux autour d’eux, les institutions financières
participent à une mission d’intérêts publics.
Renforcer les liens sociaux requière
une attention particulière dans l’identification des clients, dans la connaissance
des solidarités existants dans leur milieu, dans la prise en compte de ses
facteurs dans la conceptions des services et des produits à leur apporter, dans
le suivi des impacts des services financiers et non financiers sur les liens
sociaux : ce travail, bien payant en terme de fidélisation des clients et
de résultats opérationnels, n’est pas rentabilisable à court terme.
Ce sont les raisons pour lesquels une
reconnaissance et un soutien sont nécessaires.
Bien entendu, on ne peut faire du
renforcement des liens sociaux un critère absolu et exclusif pour juger de la
qualité des services financiers offerts par une institution. Le contexte dans
lequel cette institution financière opère joue un rôle important :
a) Là où les liens sociaux sont encore vivants
et forts
En milieu rural, dans les pays du
Sud, dans des quartiers, auprès de certaines catégories de personnes, dans
certains groupes professionnels, les liens sociaux sont encore vivaces, servent
de filet social aux populations, sont de véritables laboratoires d’initiatives,
des écoles de démocraties et de gestion individuelle et collective.
Dans de tels contextes, les
institution de microfinance se doivent d’en tenir compte. Elles doivent trouver les modes opératoires qui au minimum
préservent ces liens et idéalement, les renforcent en élargissant les champs de
solidarités, notamment vers des sphères économiques et financiers.
Les institutions financières qui, par
ignorance ou indifférence, fragilisent par leurs méthodes ou leurs produits les
liens sociaux dans de tels contextes, doivent être considérées comme des
entreprises irresponsables et irrespectueuses et “ boycottées ”.
b) Là où les liens sociaux ont été détruits
(guerre, dictature…croissance et richesse ?)
Dans des pays où la guerre civile a
sévi, là où les dictatures ont sciemment détruit toute forme d’organisation de
base entre les gens et même la confiance au sein d’une famille, les liens
sociaux ont subi de sérieux dommages.
En ville, dans les pays du Nord, là
où le développement économique a induit de l’individualisme ou tout simplement,
là où la solidarité entre personnes a été plus ou moins substituée par une
forme de solidarité institutionnelle, les liens sociaux peuvent aussi avoir
pris un coup.
Dans de tels contextes, les institutions
de microfinance doivent d’autant plus connaître le milieu dans lequel vivent
leurs clients, les relations qui existent entre les gens, les peurs, les
barrières et les stratégies de vie. Ils doivent tenir compte de ces facteurs
pour concevoir un système, qui soit adapté à ce contexte : les modèles
prêt à porter, les produits standardisés et les formes d’organisation dans
lesquelles les clients doivent rentrer, devront être bannis.
Une démarche de recherche-action
devra être mise en place, pour trouver progressivement avec les gens, les
modalités de fonctionnement qui peuvent petit à petit redonner confiance en soi
et aux autres, prendre des responsabilités, retrouver des valeurs de biens
communs et du service à la collectivité.
c) Là où les liens sociaux sont distendus et
fragiles
Dans de nombreux cas intermédiaires,
les liens sociaux sans être détruits, se sont distendus progressivement.
Dans ces contextes, les institutions
de microfinance se doivent d’essayer de repérer les indices de ces solidarités,
les organisations qui en seraient le plus porteuses, les valeurs qu’elles
soustendent. Elles doivent en tenir compte dans la conception de ses modalités
et de ses produits, pour les encourager, les valoriser, pour qu’ils constituent
la fondation du dynamisme social et économique sur laquelle la microfinance
peut apporter sa contribution utilement
IV.2. Comment les gouvernements et les bailleurs peuvent
–ils soutenir ces institutions ?
a) En intégrant le renforcement des liens
sociaux dans leur politique de soutien au secteur
Les gouvernements et les bailleurs
doivent explicitement intégrer cette prise de conscience dans leur exposé de
politique en faveur du secteur. Ils devront classer le renforcement des liens
sociaux parmi les éléments essentiels de “ bonnes pratiques ” et
veiller à ce que les institutions qu’ils appuient le respecte.
b) En traduisant ces pratiques en indicateurs
de performances, suivis et notés
Aux côtés des indicateurs de
performances financières, qui aujourd’hui monopolisent les systèmes de rating,
l’introduction d’indicateurs de performance en terme de renforcement des liens
sociaux doit permettre de rééquilibrer le jugement sur les performances
globales des institutions.
c) Aller vers la différenciation entre la
microfinance pré-bancaire et la finance solidaire
Reconnaître que ce sont des
institutions à vocation différente, pratiquant des métiers différents et qui
doivent être évaluées différemment. Elles doivent aussi bénéficier d’appui différent
selon la part plus ou moins importante de mission d’intérêts publics qu’elles
intègrent dans leurs activités.
Pour cela, une recherche devra être
confiée à des chercheurs sur le mode de calcul possible des coûts de
renforcement des liens sociaux ou du surcoût de la prise en compte des liens
sociaux par rapport à un travail plus classique de délivrance de services micro
financiers.
d) Mise en place d’un fonds national de la
finance solidaire
Ce fonds auquel abonderaient l’Etat,
les bailleurs de fonds publics et privés soucieux des liens sociaux et les
institutions de microfinance concernées, servira à financer ce surcoût, tout en
créant un mécanisme de benchmarking dans ce domaine. Il publiera annuellement
la liste des institutions les plus respectueuses et les plus novatrices dans le
renforcement des liens sociaux.