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Insertion et droit à l’identité: l’expérience d’accompagnement des chômeurs par l’association ALICE

Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme (FPH), 4 janvier 1999

Sommaire

Introduction

Le droit à l’identité des personnes exclues doit devenir un objectif central

des dispositifs d’insertion

Décloisonner l’économique et le social

Organigramme de l’association Alice

Chapitre 1 {{La naissance de l’association et son histoire

Du global au local}}

Le démarrage

Le champ du travail s’agrandit

Une période de recentrage

Un rayonnement qui s’accroît

Le temps du professionnalisme

Faire face à de nouvelles donnes économiques

Les chiffres d’Alice en 1997

Chapitre 2 {{S’ancrer dans la personne

Les parcours d’insertion}}

Une méthodologie qui se veut alternative

Le rôle fondamental de l’écoute à travers l’accueil, le suivi individuel et l’accompagnement

L’accueil

Une démarche progressive

Une approche globale de la personne : des solutions multiples

Le suivi individuel dans la recherche d’emploi

Proposer des méthodes de recherche d’emploi et de recrutement innovantes

Un traitement original des offres d’emploi

Des bilans de compétence qui allient démarche de groupe et individuelle

L’accompagnement individuel

Le rôle des accompagnateurs-écoutants

L’organisation des accompagnateurs

La dimension collective de l’insertion

Les groupes de recherche d’emploi

Témoignage

Une méthode pour approcher l’entreprise : les ateliers de « repérage d’emplois »

Enquêter sur l’emploi

La dimension sociale de l’insertion

Le suivi

Un groupe santé

Des ateliers de créativité et de connaissance de son environnement social

Graphique sur les parcours d’insertion

 

 

Chapitre 3 {{Insérer le projet professionnel dans un projet de vie

Les stages de développement personnel et projet professionnel}}

De la découverte de soi à l’élaboration d’un projet professionnel

Se connaître et se reconnaître, une approche collective

Se faire connaître et reconnaître

Ebaucher un projet professionnel

Approfondir un projet professionnel

Un premier essaimage en région

Témoignages

Chapitre 4 {{Accompagner la création d’activité

Favoriser l’autonomie économique}}

Le premier accueil

L’accompagnement des porteurs de projet

Le deuxième accueil

La clarification du projet

Les passerelles entre la création d’activité et l’accès à l’emploi

Inciter à construire pas à pas son activité

Témoignage

Aller sur le terrain

Les premiers financements de l’activité

Le suivi post-création d’entreprise

Les groupes de créateurs d’entreprise

Les chiffres de la création d’activité

Témoignage

Chapitre 5 {{Promouvoir un développement solidaire

Agir sur le tissu local}}

Des entreprises plus citoyennes

Faire avancer des rencontres entre « deux mondes »

Une enquête auprès des comités d’entreprise

Susciter une économie solidaire

Mettre en place des financements innovants

Une enquête sur le partage du temps de travail

Créer des « entreprises d’utilité sociale »

Mobiliser la société civile

L’engagement bénévole

Développer des réseaux

Inscrire la solidarité dans le débat politique

Témoignage

Postface de Patrice Sauvage

Annexe La méthode autographie-projet de vie par Françoise Bernard

 

INTRODUCTION

 

Véronique, Nicole, Jérôme, Jean ont fréquenté Alice pour rechercher un emploi ou créer leur propre activité. En tout cas, pour sortir de la difficulté dans laquelle une société excluante les a jetés. Et tous disent d’une même voix qu’ils ont envie de travailler. Véronique a peut-être trouvé du travail, Nicole, d’origine mauricienne est toujours à la recherche d’un emploi, elle vient à des ateliers sur « l’environnement social et la citoyenneté », Jérôme, qui a monté son entreprise, participe à des réunions organisées par Alice et Jean est en train de « reconstruire son avenir professionnel », lui qui vient de Russie. Autant d’itinéraires de personnes qui se sont retrouvées sans emploi dans des histoires bien différentes ; elles affrontent le chômage, avec ses conséquences, difficultés financières quotidiennes, absence de rapports sociaux, manque de reconnaissance, etc. Elles ont trouvé à Alice et, c’est leur témoignage, un lieu et un collectif d’accueil où leur parole semble compter.

A Alice, on rencontre aussi François, Marc, Bernard, Guy, Joëlle, tous bénévoles, engagés aux côtés de l’association, qui accompagnent les chômeurs dans leur retour vers l’emploi. Leur rôle : écouter, comprendre et à partir de cette attention à l’autre, être mieux à même de les aider. Ces actes d’accompagnement sont une ouverture à d’autres réalités, ils témoignent d’un intérêt à d’autres mondes, d’un devoir peut-être, mais aussi pour certains accompagnateurs, ces rencontres révèlent que « ceux que l’on accompagne, auraient pu être nous ». Il y a, affirment-ils, une sorte d’interchangeabilité entre les êtres. Il y a aussi, pour tous, le sentiment que l’exclusion n’est pas acceptable.

De l’autre côté, il y une équipe de permanents-militants qui s’est peu à peu constituée. A l’origine : la conviction, pour les fondateurs et notamment pour Patrice Sauvage (1) qu’il faut s’engager localement pour agir sur l’emploi - les politiques macro-économiques ne suffisant pas -, en mettant en œuvre des réseaux de solidarité effectifs sur un quartier, une ville, une région qui permettent de jouer sur l’offre d’emploi en même temps que sur la préparation de publics exclus du travail à un retour vers l’activité, en étant au plus près d’eux. Cela, par le biais de la création d’un lieu d’accueil ouvert à tous, d’un accompagnement très souvent personnalisé et porté vers la découverte des autres.

A travers ces choix initiaux, ce sont les partis-pris d’Alice qui se déclinent : décloisonner le personnel et le professionnel, l’économique et le social. En filigrane, on le sent bien. Il s’agit de créer de nouveaux collectifs informels où se côtoient chômeurs et non-chômeurs dans une autre hypothèse de développement et pour d’autres politiques d’insertion. Utopie ? Peut-être. En tout cas, c’est ce que tentent de faire avec créativité, tous les jours les sept permanents et les trente bénévoles engagés dans l’association auprès de 400 personnes suivies, en moyenne, tous les ans.

 

Le droit à l’identité des personnes exclues doit devenir un objectif central des dispositifs d’insertion

L’association est partie de ce constat : la mise à l’écart du travail entraîne un sentiment d’exclusion sociale, d’inutilité, une crise d’identité et la perte d’un tissu relationnel. Et ce d’autant plus fortement que la société contraint de plus en plus à l’individualisation. Dans ce contexte, la lutte contre l’exclusion ne peut se satisfaire de mettre en œuvre des outils et des dispositifs d’insertion ; ils doivent s’articuler avec un travail qui prenne en compte la personne dans sa globalité. Car l’enjeu est de taille : aujourd’hui, plus qu’à d’autres périodes est reconnu celui ou celle qui a un travail. Plus que jamais est, donc rendu nécessaire un accompagnement personnalisé qui réponde pied à pied à l’individuation de la société afin que celui qui est en marge du système puisse retrouver une identité qui passe par la réappropriation de ses expériences. Une condition indispensable pour que « se reconstitue le tissu social », explique Patrick Boulte dans son ouvrage « L’individu en friche. Essai sur l’exclusion »(1) .

Décloisonner l’économique et le social

En 1988, Patrice Sauvage évoquait dans son ouvrage « Insertion des jeunes et modernisation »(2) le nécessaire décloisonnement du social, de l’économique et du culturel. Ce qui se devrait se traduire par une approche de la lutte contre l’exclusion qui intègre ces dimensions. Parce que l’éviction du système économique par le chômage met à l’écart la personne socialement. L’économique est indissociable du social et l’accueil et l’accompagnement doivent savoir le prendre en compte. Si le retour vers l’emploi ou l’activité est souvent une condition nécessaire à la réinsertion, il n’est pas suffisant. D’autre volets peuvent s’ouvrir et tout particulièrement celui de la place de la personne en difficulté dans la cité. Il faut lui permettre de trouver son espace au cœur de nouveaux réseaux locaux plus solidaires dont la constitution doit être prioritaire dans la lutte contre l’exclusion. Lesquels se construisent par la mobilisation de partenaires locaux : collectivités territoriales, associations, entreprises, syndicats, et toutes personnes le souhaitant : travailleurs sociaux, chefs d’entreprise prêts à s’engager au cœur de leur ville. Pour Patrice Sauvage, cette mobilisation partenariale et personnelle doit être pensée au niveau local puisque « c’est le niveau spatial idéal pour le mettre en œuvre », comme il précise dans son ouvrage parce que (…) « la territorialisation des logiques d’action (…) est aussi une manière de responsabiliser les acteurs ».

Alice a donc construit peu à peu cette approche (1)fondée sur ces partis-pris, qu’il nous a paru intéressant de décrire dans cet ouvrage afin d’inciter d’autres acteurs, sur d’autres territoires à s’en inspirer. Pour autant, ces choix ne sont pas figés. Touffus, ils se modifient et s’enrichissent au contact des chômeurs. Ils sont retracés ici à travers l’histoire de l’association de Cergy-Pontoise, des témoignages et une méthode qui ouvrent des brèches entre les sphères privée, professionnelle et publique. L’ensemble illustre une démarche possible qui devra évidemment s’adapter au contexte local, si on cherche à la « transférer » sur d’autres sites pour une société plus solidaire où la lutte contre l’exclusion n’oublie pas la personne

 

PDR

(1) Alice a publié en 1996 une plaquette intitulée " Une méthodologie d’insertion sociale et professionnelle Alice  »

Association Alice, 24 avenue du Martelet Cergy-Pontoise 95 000 ; tél. : 01 34 35 34 50 ; fax. : 01 34 35 34 54 ; e-mail .: alice@wanadoo.fr

.

 

 

 

 

{{CHAPITRE 1

LA NAISSANCE DE L’ASSOCIATION ET SON HISTOIRE

 

Du global au local}}

Nous sommes en 1991, Patrice Sauvage, haut fonctionnaire, engagé depuis plusieurs années dans la lutte contre l’exclusion, souhaitait créer à Cergy-Pontoise une agence de développement local et d’insertion. Avec Jacqueline Lorthiois, Charo Ramos, Bernard Noizet (1) et quelques autres qui se joignent à ce premier noyau, ils décident de monter l’Agence de liaison pour l’insertion, la création et l’échange, Alice. Quelques grandes idées les rassemblent : construire un réseau de solidarité, mieux de fraternité, et chercher des solutions d’insertion pour les personnes exclues du travail… Reste à approfondir l’ancrage local, la dynamique économique et les contacts avec des partenaires.

< Très rapidement, raconte le fondateur d’Alice, nous avons cherché à articuler l’économique et le social sur un site, les dispositifs contre l’exclusion avec la société civile, l’accompagnement personnel et l’action sur l’offre d’insertion >>. Pour avoir prise sur les propositions d’emploi, il faudra mobiliser les entreprises et exhorter le monde économique local à s’investir dans l’insertion de personnes en difficulté. Mais il manquait encore un soutien institutionnel fort, plus d’un an sera nécessaire pour développer ce dernier volet. Alice laisse momentanément cette perspective de côté et s’engage essentiellement autour << de la mobilisation citoyenne >> : l’association met en place un réseau de bénévoles qui accompagne des chômeurs.

Cet accompagnement est fondé sur une autre intuition : pour permettre un retour vers l’emploi de personnes en difficulté, il faut être au plus près de la personne, l’accompagner, et se mettre à l’écoute de l’autre pour partager avec lui. Les fondateurs de l’agence de Cergy-Pontoise se référent, ainsi, à la méthodologie mise en place par l’association Solidarités nouvelles face au chômage (2). Ils l’enrichiront de techniques complémentaires centrées autour du développement personnel.

Le démarrage

Du coté du public, une dizaine de personnes est envoyée par le CCAS (Centre communal d’action sociale) de Cergy-Pontoise ou par le bouche à oreille. Du côté de l’association, le soutien aux personnes en difficulté s’organise : un réseau d’une quinzaine de personnes commence à accompagner individuellement les chômeurs, à raison de deux fois par mois, tandis que des réunions mensuelles ont lieu entre accompagnateurs pour mieux cerner les difficultés, se << filer des tuyaux, des idées. Une manière d’avoir une approche collective de l’accompagnement >>, commente Patrice Sauvage. Mais cette période est encore chaotique : parmi les personnes accompagnées, les alleés et venues sont nombreuses, la régularité n’est pas au rendez-vous.

Une fois révolue cette toute première période, les techniques d’accompagnement gagnent en savoir-faire et peu à peu l’action d’Alice prend tournure. Les résultats deviennent plus tangibles. En 1992, l’accompagnement des chômeurs débouche pour certains d’entre eux par des stages dans l’entreprise d’intérim Ecco. Ce fut un moyen, pour nombre d’entre eux, de retrouver un contact avec l’emploi. Au bilan d’Alice, pour cette année, plus de trente personnes ont pu être accompagnées par des bénévoles. Parmi elles, une majorité a retrouvé un emploi (le plus souvent sous forme précaire) ou ont entamé des formations.

Pour la mairie de Cergy-Pontoise, Alice doit encore faire ses preuves. La collectivité locale juge de manière sceptique le projet de l’agence : les aides restent modestes, pour cette année de démarrage. En revanche, le Conseil général du Val-d’Oise, intéressé par la démarche << citoyenne >> d’Alice contribue, à aider la structure de Cergy-Pontoise. << Ainsi, explique Françoise Delarue, responsable de la mission insertion du Conseil général, nous avons soutenu Alice dès le départ, dans le cadre du dispositif RMI, parce que nous trouvions son approche originale : cette idée de faire participer de citoyens à la lutte contre l’exclusion nous semblait séduisante. Même si cela nous paraissait difficile >>.

En 1992, un permanent va pouvoir être embauché pour mieux organiser Alice. Des partenariats locaux se mettent en place ; il s’agit d’entreprises d’insertion, de la régie de quartier, d’une association intermédiaire, etc. Un stage de << développement personnel >> est organisé avec dix participants pendant quatre mois et cela avec le concours financier du Conseil général. Cette session préfigure d’autres stages dont le programme sera fondé, sur l’articulation d’un projet de vie et d’un projet professionnel. Ils se poursuivent encore aujourd’hui.

Cette même année, une étude action, financée par la Direction départementale du travail, démarre à l’initiative d’Antoine Kerhuel, un des nouveaux membres d’Alice. Son objet : faire en sorte de mobiliser davantage les entreprises locales pour qu’elles embauchent des chômeurs de longue durée et des personnes inscrites au RMI… En enquêtant au préalable sur le terrain pour observer les actions déjà menées dans ce domaine et mieux ainsi identifier les obstacles à l’insertion de personnes en difficulté dans les entreprises.

C’est un foisonnement d’idées qui guide alors l’association. On le pressent déjà, Alice envisage de monter un cabinet de consultants pour conseiller les entreprises pour l’embauche de personnel de bas niveau de qualification à l’instar de l’association Aravis (Association régionale de valorisation de l’innovation sociale) en Rhône-Alpes ; un secteur création d’activité pourrait être à l’ordre du jour dès l’année prochaine et une formation à l’accompagnement pour les bénévoles devra être plus réfléchie et systématisée pour mieux répondre aux objectifs fixés de réinsertion de personnes en difficulté. Une première session sur l’accompagnement est organisée par Françoise Bernard, pychanalyste.

Le champ de travail s’agrandit

Le groupe d’accompagnateurs croît : en une année, ces derniers sont passés de 15 à 20. Comment sont-ils venus ? Par le bouche à oreille, les associations, les entreprises, les amitiés diverses, etc. Parallèlement, cent personnes ont été accueillies et environ quarante chômeurs ont pu être accompagnés. Alice, il est vrai, a lancé son premier numéro d’Atout Coeur, un journal << pour une ville plus solidaire >>, mais aussi un précieux instrument de communication, un recto-verso pour mobiliser la société civile et les acteurs locaux (3) .

Les moyens financiers dont dispose l’agence s’accroissent : un permanent est embauché pour monter, à la demande de la Caisse des dépôts et consignations et de la Direction départementale du travail et de l’emploi, après une étude de faisabilité, des outils financiers locaux d’appui à la création d’entreprise. A partir de là, l’association développera un secteur création d’activité.

Suite à l’étude action sur les entreprises engagé par Antoine Kerhuel, le volet « mobilisation des entreprises » se précise : quelques responsables de sociétés s’engagent aux côtés d’Alice. Pour autant, la sensibilisation des entreprises à la thématique de l’exclusion ne va pas aussi vite que l’auraient espéré les fondateurs d’Alice. Nous sommes loin d’un engagement fort, mais plus près d’une lente prise de conscience sur le chômage. Une première étape, peut-être…

Toujours cette même année, le bouillonnement d’Alice ne tarit pas : un groupe d’action théâtrale est prévu pour les jeunes avec le soutien de la Direction de l’action sociale ; plus spontané, à l’initiative de certains stagiaires soutenus par les formateurs, se crée un cercle de recherche d’emploi, baptisé Grain d’espoir. Ce groupe de chômeurs, qui se réunit régulièrement, a permis à certains d’entre eux de retrouver un emploi. Alice encourage ces rencontres, signe d’une prise en charge par les exclus eux-mêmes de leur vie. << L’association en attendait beaucoup >>, témoigne Patrice Sauvage mais, rapidement, ce groupe s’est séparé de l’association. Et aujourd’hui, il n’existe plus.

Parmi les cents personnes accueillies, un peu moins de la moitié a retrouvé un travail, « mais surtout, commente Patrice Sauvage, au-delà de l’obtention d’un emploi, qui reste un objectif prioritaire, nous avons constaté que de nombreux chômeurs ont peu à peu pu reprendre confiance en eux >>.

Une période de recentrage

La fin de l’année 1993 initie la période de recentrage de l’association. Après des rapports internes complexes et des relations difficiles avec les institutions locales ; Alice allait manifestement trop vite. Une secrétaire générale est embauchée, Claire Faure, ainsi qu’un autre permanent ; il sera très vite en charge de l’accueil. Lequel est conçu de plus en plus comme une première étape indispensable, qui va permettre de déterminer, sans pour autant que ce soit définitif, le chemin que souhaite et peut prendre la personne accueillie. Cette première phase est pensée comme un élément essentiel pour un parcours d’insertion plus méthodique.

En 1994, l’association poursuit son travail de formalisation de l’accompagnement, mais cela nécessite du temps. D’autant que la demande d’accueil et d’accompagnement s’avère de plus en plus importante : Alice reçoit 400 personnes cette même année. Rien d’étonnant, quand on sait que le chômage de longue durée s’aggrave et que le nombre de bénéficiaires du RMI s’accroît. Pour Alice, en tout état de cause, il fallait répondre à ces nombreuses demandes et poursuivre dans le même temps les objectifs initiaux. Côté accompagnement, des difficultés commençaient à surgir. Le réseau d’accompagnement des bénévoles avait perdu plus de la moitié de ses membres et une réflexion est entamée autour de deux questions centrales : quelle place doit trouver l’accompagnateur face à la personne en difficulté ? Comment faire pour ne pas se substituer à celui qui est au chômage? En même temps, Alice fait le constat suivant : l’accompagnement bénévole ne suffit pas face au désarroi psychologique de certains chômeurs.

Durant cette année, la méthode d’accompagnement est peu à peu restructurée. Les options prioritaires d’Alice vont se préciser << c’est l’accueil, l’accompagnement et le suivi qui constituent le socle de notre travail >>, disent les responsables. Ils s’ancrent de plus en plus autour de la personne. L’ensemble de ces éléments va fonder les bases de la méthodologie d’Alice.

Un rayonnement qui s’accroît

Parallèlement, le secteur création d’activité grandit. L’association accueille de plus en plus de porteurs de projets : un véritable service prend forme avec l’aide de consultants bénévoles. Parmi les 400 personnes accueillies il y aura 30 candidats à la création d’activité.

La volonté d’intervention de l’association sur l’économie locale et la solidarité est toujours intacte ; la mobilisation des entreprises reste fondamentale, elle trouve son expression, à travers la création du club Entreprendre pour l’insertion (EPI), ces dernières s’engageant pour l’insertion de personnes en difficulté.

Mais pour Alice, interpeller les décideurs économiques peut revêtir d’autres formes. Ainsi, est monté, avec la régie de quartier, la mission locale, l’entreprise d’insertion Bâtivert et d’autres structures locales un réseau inter-associatif Rives (Réseau d’initiatives pour la vie économique et sociale). Ensemble, elles éditent une plaquette pour << inviter les entreprises à s’appuyer sur leur savoir-faire et développer des parcours d’insertion professionnelle >>. Dans cette même perspective, à la fin de l’année 1994, l’association démarre une étude de faisabilité sur le partage volontaire du travail avec le Réseau de l’économie alternative et solidaire (Réas) pour vérifier la pertinence de cette idée sur Cergy-Pontoise. Et pour, peut-être, monter une agence locale pour le partage de l’emploi..

Au total pour cette année 1994, les résultats par rapport à l’emploi s’améliorent : plus de la moitié des personnes suivies ont retrouvé un emploi contre 40 % en 1993. L’embauche de permanents permet une efficacité plus grande. Les bénévoles accompagnateurs sont de nouveau plus nombreux, une quarantaine, environ. Des idées et des projets foisonnent, pour une économie plus solidaire, mais cette fois, ils sont plus structurés.

Le temps du professionnalisme

L’année 1995 est marquée par un approfondissement de la méthodologie d’Alice : Joëlle Vrinat accompagnatrice bénévole, qui va succéder à Patrice Sauvage à la présidence de l’association, met en place une structuration de l’accompagnement. L’accueil et le suivi sont également de plus en plus formalisés : les bénévoles, en coopération avec les permanents organisent en profondeur le suivi indivuel et collectif de personnes à la recherche d’un emploi. Des groupes de créativité, des ateliers consacrés à la santé et de découverte de l’environnement social voient le jour. L’ensemble de ces activités est de plus ancré dans un partenariat avec les structures de lutte contre l’exclusion du Val-d’Oise ; elles s’organisent en coopération étroite avec les assistantes sociales. Le bilan de l’accueil de 1995 précise aussi le professionnalisme de l’agence : sur 400 personnes accueillies, 280 ont été suivies. Et 132 personnes ont repris contact avec le monde du travail ou créent leur activité.

Faire face à de nouvelles donnes économiques

En 1996 d’une manière générale, la pauvreté s’accroît et la précarité s’installe dans l’emploi. Quoi qu’il en soit, pour Alice, il faut tenir le pari de l’insertion sociale et professionnelle. L’association accueille au total 500 personnes, parmi elles plus de deux cent quatre vingt sont inscrites au Rmi. Sur l’ensemble de ce public, 60 % a retrouvé un emploi, majoritairement sous forme précaire.(A Verifier à l’agence) sur les tableaux.

Une caractéristique majeure de cette année 1996 : le secteur création d’activité prend une ampleur certaine. Cent porteurs de projet ont été accueillis, ils étaient 54 en 1995. Cet accroissement est le résultat d’un marché du travail de plus en plus fermé à l’emploi et, du côté d’Alice d’une qualité d’accueil et de suivi qui s’améliore. En étoffant le service avec de nouveaux consultants-bénévoles, Alice affirme aussi une volonté d’aller sur le terrain et d’accompagner le créateur, tout en travaillant de plus en plus en partenariat avec des structures d’insertion locales, des associations et des collectivités locales.

Les projets de << mordre >> véritablement sur l’économie locale trouvent des prolongements à travers une étude de marché pour la création d’entreprises d’utilité sociale (4) , dont les résultats seront positifs. Reste à trouver les moyens financiers et humains d’affiner ce concept et de créer ces nouvelles sociétés. La mobilisation des entreprises se poursuit également. Pas toujours simple, elle semble néanmoins progresser << une attention plus grande aux problèmes du chômage est perceptible de la part des responsables de société >>, témoignent les responsables d’Alice. En tous les cas, de nouvelles entreprises accueillent des stagiaires d’Alice. L’association n’abandonne pas sa volonté de bâtir d’autres réseaux pour d’autres solidarités ; elle entame une étude auprès des comités d’entreprise de la région avec l’espoir de construire des partenariats pour que se << rencontrent ceux qui ont du travail et ceux qui en sont exclus >>.

En 1997, l’accueil augmente, presque 700 personnes ont été reçues par l’association, et plus de 450 ont été suivies, dont la moitié sont allocataires du RMI. Cent soixante dix personnes ont repris une activité mais les emplois proposés au public sont plus précaires que l’année précédente : la part des contrats à durée indéterminée est passée de 25 % en 1996 à 19 % cette année.

En 1998, on constate que parmi les 400 personnes suivies, Alice est confrontée à un public de plus en plus en difficulté et éloigné de l’emploi. L’équipe se renforce avec l’arrivée de deux permanents supplémentaires. De plus en plus d’activités collectives sont proposées ainsi que des ateliers de créativité.

Par ailleurs, les suivis dans la recherche d’emploi sont plus adaptés aux offres du marché du travail : la méthodologie d’Alice est plus précise, toute personne est suivie jusqu’à ce qu’elle recherche un emploi. Cette plus grande rigueur, on la doit à l’implication plus significative des bénévoles, qui sont pour six ou sept d’entre eux présents à Alice, chaque semaine ; ces derniers donnent à l’association une force plus constante pour mieux assumer ses tâches. Ce qui n’empêche pas l’équipe de bénévoles de connaître quelques fluctuations, comme toujours, et dans le domaine de la création d’activité, l’association manque de consultants. Quant à la mobilisation pour faire avancer l’insertion, en général, elle reste d’actualité : le projet de création d’une entreprise d’utilité sociale « Mob-emploi » voit le jour.

Pour réaliser son action, l’association reçoit le soutien financier du Conseil général du Val-d’Oise, de la Direction départementale du travail et de l’emploi, de la Direction générale de l’action sociale, du Plie (Plan d’insertion pour l’emploi), et tout récemment de fondations privées et du Conseil régional d’Ile-de-France.

 

L’ACCUEIL ET LES RESULTATS EN 1997

 

 

{{CHAPITRE II

S’ANCRER DANS LA PERSONNE}}

 

LES PARCOURS D’INSERTION

 

 

La maison de l’avenue du Martelet ne désemplit guère. Tous les jours, des personnes au chômage, passent, viennent s’inscrire, participent à des ateliers, ont un rendez-vous avec tel ou tel permanent ou bénévole de l’association pour un entretien individuel. On peut aussi y venir - après une inscription, qui reste obligatoire - pour parler avec une copine, reprendre son CV, faire une recherche d’emploi sur le Minitel ou dans les journaux, sans crier gare. Alice est avant tout un lieu d’accueil et de contact C’est aussi un espace où quatre cents personnes en moyenne sont suivies tous les ans pour leur recherche d’emploi. C’est dans cette atmosphère, volontairement chaleureuse et non contraignante, que le travail d’accompagnement des chômeurs vers l’emploi se déroule. Un alliage subtil entre la nécessaire spontanéité de l’accueil et une rigueur méthodologique qui ne s’affiche pas d’emblée.

Une méthodologie qui se veut alternative

Pour qu’un demandeur d’emploi « devienne acteur de son retour vers l’activité », Alice a élaboré, peu à peu, des parcours d’insertion qui prennent en compte la personne dans son environnement personnel, économique et social dans une démarche progressive structurée autour de l’écoute. Cette dernière se traduit par un accueil, un suivi et un accompagnement, fondés tour à tour sur une écoute individuelle qui « valorise la personne dans sa globalité », des allées retours entre un travail personnel et collectif pour permettre d’aller à la découverte de soi, en insérant mieux ainsi le projet professionnel dans un projet de vie. Tout en intégrant constamment ce travail de réinsertion dans sa dimension sociale.

Pourtant, les responsables d’Alice le savent. La tâche est gigantesque et leur travail, s’il est original, demeure nécessairement partiel. Mais il peut faire tache d’huile.« Nous ne pouvons répondre que très partiellement à la question de l’emploi, témoigne Antoine Kerhuel, un des permanents d’Alice. Ce problème auquel nous nous confrontons tous les jours relève d’une situation économique plus générale et les réponses sont aussi d’ordre général >>. Mais sur un plan très concret, comment permettre à ceux qui n’ont plus confiance en eux-mêmes de retrouver un emploi, comment les soutenir et comment mettre en œuvre des démarches innovantes sur un plan local pour approcher d’une autre manière la recherche d’emploi, par choix éthique et presque politique, mais aussi pour être plus efficaces ? « Ici, poursuit Antoine Kerhuel, une des alternatives que nous proposons aux demandeurs d’emploi se trouve dans le projet de vie que chacun peut bâtir ».

LE ROLE FONDAMENTAL DE L’ ECOUTE A TRAVERS L’ACCUEIL, LE SUIVI INDIVIDUEL ET L’ACCOMPAGNEMENT

L’accueil

Aujourd’hui, Joseph Olivo, responsable de l’accueil à Alice, raconte que demain, il recevra Véronique, une jeune femme qui vient régulièrement à l’association pour ses recherches d’emploi : « elle a pris un rendez-vous avec moi, dit-il. Je crois qu’elle est un peu déçue parce qu’elle n’a pas eu le travail sur lequel elle comptait ». Inscrite au Rmi, Véronique doit venir rediscuter des orientations qu’elle doit prendre pour trouver un emploi et faire un point sur son bilan socio-professionnel. Il connaît bien la situation de cette jeune femme. Il l’a rencontrée plusieurs fois.

C’est ainsi que travaille Joseph Olivo. Tous les jours, il reçoit, souvent, entre quatre et six personnes et consacre à chacune d’entre elles entre une heure et une heure trente. Au départ, la plupart des chômeurs ou des personnes émargeant au Rmi sont envoyés par des assistantes sociales, la mission locale, l’ANPE, la mairie ou encore informés par le journal de l’association « Atout cœur ». Toutes les personnes qui se présentent ici, viennent parce qu’elles recherchent un travail. Pourtant, « il n’est pas rare, souligne le responsable de l’accueil, que durant ce premier contact, l’on parle peu d’emploi. C’est bien souvent la totalité de la personne qui s’exprime. On découvre des problèmes de santé, ou des problèmes alimentaires. Parmi les chômeurs que je vois, certains ne mangent pas à leur faim ».

Une démarche progressive

Dans la plupart des cas, les personnes accueillies ont été longtemps éloignées du marché du travail, bon nombre d’entre elles ne sont pas « employables » immédiatement, « elles n’ont plus confiance dans leur qualification », commente Joseph Olivo. Pour répondre à cette situation, Alice propose une démarche progressive de retour vers le travail, qui passe d’abord par une période de « préparation à l’emploi ». Un temps conçu comme une écoute et un accompagnement.

A l’issue de la première rencontre avec Joseph Olivo, un autre rendez-vous est donc fixé pour que la personne ne se retrouve pas dans un situation d’attente : « nous ne laissons jamais partir quelqu’un sans objectifs », explique-t-il. C’est une règle de base. Généralement, un mois après, Joseph Olivo rencontrera pour le deuxième rendez-vous le demandeur d’emploi. Entre temps, ce dernier aura été orienté soit vers la création d’activité (voir chapitre IV) , si tel est son projet, soit vers un suivi individuel et de groupe, soit autre solution, vers un accompagnement personnalisé que les responsables d’Alice conseillent aux personnes les plus en difficulté. « Sur ce dernier point, commente le responsable de l’accueil, « lorsque je sens des personnes particulièrement fragilisées, je leur propose d’être accompagnées par deux bénévoles de notre réseau ». Lesquels les épauleront, à travers un accompagnement individuel dans leur travail de retour vers l’emploi.

Pour les demandeurs d’emploi et pour l’organisation générale de leur accompagnement, le responsable de l’accueil d’Alice va constituer le « référent » ; Joseph Olivo sera aussi l’interlocuteur privilégié auprès des partenaires de la région. « Ensuite, nous faisons le point régulièrement, bien souvent à la demande des personnes elles-mêmes. » C’est un processus de longue haleine qui commence entre l’association et les personnes à la recherche d’un emploi.

Une approche globale de la personne : des solutions

multiples

L’écoute signifie aussi entendre l’ensemble des difficultés auxquelles est confronté un chômeur, tant dans sa dimension sociale qu’économique. Les réponses que fournit l’association peuvent revêtir de multiples formes : « entre autres, témoigne Joseph Olivo, nous faisons souvent appel aux services d’autres structures du Val-d’Oise, spécialisées, par exemple dans la formation, la réinsertion sociale, le soutien psychologique et psychiatrique ». Le partenariat est de règle pour aborder les parcours de réinsertion des chômeurs. « Là, encore, dit-il, nous essayons d’avoir une approche globale de la personne, en essayant de répondre le plus possible à la réalité de la situation de ces chômeurs ; par exemple, s’il y a des problèmes de logement, nous les orientons sur une association qui reloge des personnes en difficulté - dans ce cas, nous présentons un dossier -, ou encore nous les incitons aussi parfois à chercher un emploi dans une entreprise d’insertion du département avec qui nous sommes en relation.  »

LE SUIVI INDIVIDUEL DANS LA RECHERCHE D’EMPLOI

Proposer des méthodes de recherche d’emploi et de recrutement innovantes

Entre les deux rendez-vous avec le responsable de l’accueil, le suivi individuel va prendre la forme de rencontres hebdomadaires avec un permanent d’Alice et un bénévole, la personne accueillie devra faire un bilan de compétences et définir des objectifs pour s’orienter vers un « parcours d’insertion ». Son contour aura pu être précisé avec les assistantes sociales ou tout autre partenaire local avec qui Alice est en contact permanent. Techniquement, le bilan de compétences dure un mois, il est classiquement organisé autour d’entretiens individuels de bilan et d’objectifs.

Toutefois, pour mener à bien ce suivi, Alice fait en sorte de connaître l’ensemble des compétences des personnes, celles qui n’apparaissent souvent pas dans leur curriculum vitae (voir encadré Un traitement original des offres d’emploi). " Il faut fouiller avec eux dans leur mémoire et faire preuve d’imagination, explique Claire Faure, ancienne secrétaire générale d’Alice. Par exemple, même si ce n’était pas son métier auparavant, une femme qui a élevé des enfants pourra très bien postuler à un emploi d’assistante maternelle. Une personne qui a vécu à la campagne pourra s’occuper des espaces verts. Ou encore, quelqu’un qui a fait des tas de petits boulots pourra très bien s’adapter à un travail de gardien ». Dans cette perspective, Alice peut envoyer les demandeurs d’emploi dans une entreprise faire une session pratique où on lui demandera des qualités de polyvalence professionnelles. du demandeur d’emploi sera sollicitée. Ces entretiens de bilan de compétences, demandent que l’on « sache tirer la substantifique moëlle de personnes qui souvent pensent qu’elles ne savent rien et qu’elles ne sont rien », conclut la ancienne secrétaire générale.

Une fois, cette étape passée, la personne demandeur d’emploi rejoindra des ateliers de groupe, elle continuera cependant à avoir des rendez-vous hebdomadaires avec un permanent et un bénévole, à pouvoir demander des aides concrètes pour écrire une lettre de motivation, en apprenant à écrire des projets en termes professionnels, etc. Le travail de suivi individuel se poursuit, s’adaptant aux demandes multiformes des demandeurs d’emploi.

Dans ce cadre, une permanence mensuelle avec une psychologue s’est ouverte l’année dernière. Une vingtaine de personnes s’y sont rendues, en moyenne deux à trois fois. Elles y sont venues à l’occasion d’une reprise d’emploi qui s’effectue difficilement ou d’un entretien raté avec un employeur, aux moments où elles se sentaient le plus démunies.

Pour quelles raisons Alice a-t-elle jugé bon d’introduire un soutien de ce type aux chômeurs en recherche d’emploi ? « on s’est rendu compte que des personnes n’allaient souvent pas vers les structures de soutien psychologique et psychiatrique qu’on leur conseillait, raconte Pascale Thiébaut, la nouvelle directrice d’Alice. Il fallait dans le lieu même de l’association que l’on puisse répondre à ce besoin d’aide « . Les résultats de cette initiative ont-elles porté leur fruit ? « Cela a servi, répond la directrice d’Alice, parfois à clarifier des choses et notamment à rendre le demandeur d’emploi plus disponible à sa recherche d’emploi. ».

Encadré

Un traitement original des offres d’emploi

Le traitement des offres d’emploi mises à disposition à Alice notamment par l’ANPE, tient compte des potentialités diverses des personnes en recherche d’un travail. Témoignage de cette volonté : le traitement informatique des recherches d’emploi a été conçu de façon a attribuer plusieurs codes Rome (Répertoire opérationnel des métiers et des emplois de l’ANPE) à la personne cherchant un travail. Ce parti pris signifie que la recherche d’emploi doit prendre en compte la polyvalence personnelle des demandeurs d’emploi et devrait déboucher sur une recherche de travail plus opérationnelle.

Des bilans de compétences qui allient démarche de groupe et individuelle

Le suivi individuel s’enrichira à la fin de cette année 1998 d’un groupe « bilan professionnel de compétences », fondé sur une démarche de groupe et une approche individuelle. Ces bilans professionnels sont conçus en collaboration avec la Caisse d’allocations familiales.

Au départ, un groupe suivra une information sur l’association. Puis deux à trois jours seront consacrés à un travail en commun pour reprendre chacun confiance en soi. L’idée de cette approche collective étant de montrer « comment on apprend des autres », raconte Pascale Thiébaut. Suite à cette première phase, on procédera à un bilan personnel : le demandeur d’emploi aura pendant trois mois un entretien d’une heure et demi tous les quinze jours avec un bénévole, un permanent et la responsable de l’association. Cette démarche joue sur deux volets : les compétences techniques et le développement personnel. Ensuite, la recherche d’emploi pourra commencer dans sa dimension purement collective.

 

 

L’ACCOMPAGNEMENT INDIVIDUEL

L’accompagnement au départ d’Alice visait à aider la personne dans sa recherche d’emploi. Cette perspective demeure un objectif central, mais elle va s’appuyer de plus en plus sur l’écoute et l’attention. C’est l’écoute de l’autre et sa rencontre avec lui-même qui va structurer l’accompagnement individuel ; il concerne généralement les personnes les plus éloignées de l’emploi, pour qui il semble difficile d’envisager immédiatement un retour vers une activité, tant les pertes de repère et la souffrance paraissent grandes. Les chômeurs qui entrent dans ce processus d’accompagnement le font toujours de manière déterminée et délibérée. C’est une démarche volontaire, un « début d’autonomie », précise Guy Baumard, un des accompagnateurs-écoutants (voir encadré L’organisation des accompagnateurs-bénévoles), qui a accompagné trois personnes depuis 1994.

Alice propose cette modalité pour que les personnes puissent sortir de leur isolement : « nous essayons de les aider à passer un cap difficile, poursuit Guy Baumard. Cela passe par l’écoute ; les personnes au chômage n’ont pas souvent l’occasion de parler. Avec nous, ils peuvent le faire ». Préalablement, au cours d’un entretien entre le chômeur et deux accompagnateurs, un calendrier de rendez-vous est fixé d’un commun accord, à raison de deux ou trois fois par mois, généralement pour un trimestre. « Ce temps, commente Guy Baumard, nous l’avons défini, comme une période nécessaire pour que la confiance se rétablisse ».

Bien souvent le trimestre ne suffit pas et les rencontres se poursuivent pendant un an. « C’est généralement par une relation dans la durée que les problèmes profonds, et non pas ceux affichés, se laissent découvrir », confie Guy Baumard. La règle étant, toutefois, que l’accompagnement individuel ne dure pas plus d’une année.

Concrètement, tous les quinze jours, en moyenne, le demandeur d’emploi rencontre un des deux accompagnateurs. Le rythme peut s’accélérer, si une nécessité impérieuse s’en fait sortir, « en cas d’extrême détresse ou de démarche matérielle à faire rapidement ». Le temps passé, lors de ces rencontres, ne se compte pas, « le rendez-vous se prolonge souvent au-delà d’une heure ».

Le rôle des accompagnateurs-écoutants

Pour l’accompagnateur, lors de ces rencontres, il faut savoir écouter, apprendre peu à peu cette attention à l’autre, être en mesure d’entendre ce qui se dit et se répète. Des mots, des comportements peuvent révéler des motifs enfouis et fournir, peut-être éclairer mieux les causes des difficultés présentes ; cette démarche doit permettre d’aider la personne accompagnée à retrouver une cohérence personnelle et à affronter de manière plus structurée le retour à l’emploi et l’activité. Mais comment intervenir pour l’accompagnateur, sans pour autant diriger, trop assister et empêcher l’expression de l’autre, signe essentiel de l’acquisition de l’autonomie ? « A trop vouloir aider, témoigne Guy Baumard, on peut faire à la place. Il faut éviter d’introduire ou de laisser venir trop de rapports de dépendance. »

Ce souci, on le retrouve dans les propos de Joëlle Vrinat, présidente de l’association Alice, qui a eu longtemps la responsabilité du groupe des accompagnateurs et qui a elle-même été accompagnatrice-écoutante : « s’il y a trop de dépendance, la relation qui s’instaure entre les accompagnateurs et la personne accompagnée peut durer, s’éterniser ». Au risque de rendre caduque le travail entrepris d’autonomisation. « Il nous est arrivé, poursuit la présidente d’Alice de mettre fin à une relation d’écoute, d’un commun accord avec les accompagnés en les orientant vers un autre accompagnement plus circonscrit, plus technique, par exemple, autour d’un projet de création d’activité. »

 

 

 

 

Encadré

L’organisation des accompagnateurs

Une équipe de 30 bénévoles, de professions très différentes, la plupart en activité professionnelle, sont devenus accompagnateurs de l’association Alice. Ils se répartissent en trois groupes, les accompagnateurs-écoutants, les accompagnateurs-intervenants et les consultants en création d’activité. Des réunions mensuelles thématiques sont organisées pour leur permettre d’échanger.

L’organisation du groupe d’accompagnateurs-écoutants a fait l’objet d’une longue élaboration, enrichie et modifiée au fil de l’expérience d’Alice. Elle s’est donc formalisée et professionnalisée depuis 1996. Grâce à cette organisation, le groupe d’accompagnateurs connaît aujourd’hui une relative stabilité et compte 20 personnes ; ils travaillent en binôme. Pourquoi ? L’écoute et l’accompagnement requièrent une implication personnelle, qu’il est nécessaire de partager, en évitant de cette manière une trop grande personnalisation du rapport entre l’accompagnateur et la personne accompagnée.

Pour que les accompagnateurs se connaissent, les binômes ne sont pas fixes. La raison ? " Il est important que l’ensemble de l’équipe constitue une véritable entité, la plus neutre possible », commente Joëlle Vrinat et que des habitudes de dépendance ne se créent pas entre les accompagnateurs ». Chaque accompagnateur suit en moyenne deux ou trois personnes.

Les accompagnateurs-intervenants sont au nombre de 7 ; ils suivent une ou plusieurs personnes dans les groupes de recherche d’emploi, en les aidant à écrire des lettres de motivation, à rédiger un curriculum-vitae, à savoir téléphoner, etc. L’accompagnement est individuel. Le but est la recherche d’emploi. Toutefois, il peut prendre des directions multiples, en fonction des besoins des demandeurs d’emploi.

Les consultants en création d’activité sont au nombre de 3 ; l’accompagnement est régulier, souvent hebdomadaire ; leur travail consiste à aider à l’élaboration du projet, sa mise en place (gestion, comptabilité, étude de marché), puis de suivre le montage de l’entreprise elle-même.

L’organisation des accompagnateurs est menée d’une manière générale par un coordinateur bénévole. Une fois par mois, les accompagnateurs-écoutants se réunissent pour faire le point et prendre éventuellement des décisions en commun pour les personnes accompagnées. En outre, des réunions de réflexion et de débats sont organisées à leur intention. Les consultants en création d’activité se réunissent également au même rythme, et les accompagnateurs-intervenants ont une réunion tous les quinze jours.

 

LA DIMENSION COLLECTIVE DE L’INSERTION

Dans la continuité du suivi personnel, Alice a élaboré peu à peu, une approche plus directement collective de l’insertion. Elle repose sur le tryptique : répondre à la demande des chômeurs et aider des personnes au chômage en mobilisant la société civile, avoir une approche globale du chômage qui articule l’économique et le social, considérer les personnes au chômage comme des acteurs de leur ville et de leur quartier. Cette démarche, Alice l’a formalisée à travers des groupes de recherche d’emploi, des « stages enquêtes » en entreprise, des activités collectives qui passent par des ateliers de créativité et de citoyenneté. « Ces ateliers, commente Claire Faure sont la plupart du temps fréquentés par des personnes qui ont encore beaucoup de sociabilité et de désir de ne pas être seule. »

D’une manière générale, ces activités collectives répondent à la conception d’ensemble de la lutte contre l’exclusion qui préside à Alice. L’insertion professionnelle est indissociable de l’insertion sociale.

Les groupes de recherche d’emploi

 

 

Il y a deux groupes à Alice, l’un s’apparente plus à un groupe d’accueil : « on compte parmi les habitués une dizaine de personnes, tandis que les autres vont et viennent. Il n’y a pas d’engagement « , raconte Marc Lang, responsable des accompagnateurs. Le deuxième groupe est constitué d’un noyau stable, sept personnes, qui viennent régulièrement et " à qui nous demandons de s’engager dans la durée ; nous souhaitons même qu’elles le fassent pas écrit », précise Marc Lang.

Ces deux groupes de recherche d’emploi ont lieu, chacun, une demi-journée par semaine. Dans ce cadre, Alice met à la disposition des demandeurs d’emploi, pour leurs recherches de travail, le Minitel et des journaux. Les participants travaillent collectivement la rédaction de lettres de motivation, ils apprennent aussi à améliorer leur présentation auprès d’un employeur au téléphone, etc. Pour les personnes qui se sont engagées à venir dans ce groupe, l’association organise un soutien plus actif à la recherche d’emploi. Ici, « l’accompagnement, commente Marc Lang, peut revêtir des formes très diverses, par exemple, on peut aider à la connaissance des mesures d’aide à l’emploi. Beaucoup de choses sont envisageables ». Des simulations régulières d’entretien avec des chefs d’entreprise sont également organisées, ainsi que des rencontres ; ils présentent à cette occasion des métiers, le recrutement, les qualités requises pour obtenir tel ou tel poste de travail, etc.

Encadré

Témoignage

« Le mercredi est consacré à la recherche d’emploi, le matin je participe au groupe, l’après-midi je travaille mon CV et je cherche des emplois sur le Minitel. Le jeudi je travaille avec Françoise Jarry qui est accompagnatrice, elle m’aide à faire le courrier, à passer des coups de téléphone pour le travail. Et les autres jours, il m’arrive de venir à Alice. C’est beaucoup, mais c’est la seule façon de trouver rapidement un travail. " Nicole est standardiste bilingue, elle cherche un emploi depuis plus d’un an ; l’année dernière, cette jeune femme d’origine mauricienne, mère de deux enfants a " pris un CES à l’hôpital de Pontoise, « faute de mieux », parce que l’ANPE lui avait proposé.

Les allers et venues à Alice représentent quelque chose de très structurant pour elle, tant pour le soutien dans sa recherche de travail que pour la chaleur qu’elle trouve ici : " la rencontre avec les autres, nous aide à mieux supporter le chômage », témoigne-t-elle. " Les autres », ce sont les personnes que Nicole croise, dans le cadre des groupes de recherche d’emploi et avec qui parfois, elle noue des relations d’amitié.

 

 

Une méthode pour approcher l’entreprise : les ateliers de « repérage d’emplois »

Dans les ateliers « repérage d’emplois », Alice propose à un groupe de stagiaires demandeurs d’emploi d’enquêter sur l’évolution de l’emploi dans les entreprises environnantes et ainsi d’approcher plus précisément la réalité de ceux qui ont un emploi. Cette démarche d’enquête dans les entreprises concerne les personnes au chômage, qui la plupart du temps fréquentent assidûment le groupe de recherche d’emploi d’Alice et qui ont déjà un projet professionnel précis ; ils peuvent éprouver encore des craintes à démarcher seul des entreprises.

Les enquêteurs suivent au préalable une « formation à l’entreprise » où un responsable de société vient présenter, par exemple, qui sont les chefs de personnel, leurs attentes… ? -. Cette formation est complétée par des exercices à l’entretien en entreprise ainsi que par des travaux d’expression et de communication réalisés sous la conduite d’une professionnelle. Auparavant, la venue des stagiaires dans ces sociétés a été préparée auprès des responsables de sociétés, souvent à travers des contacts de longue haleine. Plus précisément, pour ces enquêtes de « repérage d’emplois », Alice envoie un courrier, annonçant la venue d’une équipe de demandeurs d’emplois pendant trois jours « pour recueillir des informations sur l’évolution de l’emploi et l’insertion professionnelle (…) et associer les entreprises aux actions menées pour la réinsertion ». Cette lettre est complétée du questionnaire, dont seront munis les enquêteurs; lors de leur visite. Quelques jours plus tard, dans un second courrier, l’association précise l’heure de l’entretien. Et deux jours précédant le rendez-vous, Alice téléphone pour demander une ultime confirmation.

Pour Antoine Kerhuel, responsable de ces enquêtes à Alice, « l’intérêt de ce type de démarche réside surtout dans la possibilité de familiariser des personnes sans emploi à l’entretien avec des responsables d’entreprise et de rapprocher ainsi l’offre et la demande. Par ailleurs, sur un plan personnel, « cette enquête auprès des entreprises correspond à un exercice de sortie de soi « .

Cette démarche dans l’ensemble, n’est pas facile, l’insertion des chômeurs dans le monde du travail est, pour beaucoup d’entreprises, loin d’être une préoccupation centrale, « certaines sociétés n’apprécient pas notre proposition », confirme le responsable de ces enquêtes. D’autres jouent le jeu, souvent, en raison d’une sensibilité personnelle des responsables aux questions concernant l’exclusion. Une approche individuelle plus que collective en somme.

Encadré

Enquêter sur l’emploi

C’est un optimisme mesuré qui l’emporte aujourd’hui à Alice. Le groupe de « repérage d’emploi « , constitué de six personnes, vient de faire une enquête dans des entreprises de Cergy-Pontoise et sa région ; si pour certains, un étonnement positif prévaut, " nous avons réussi à obtenir des informations », pour d’autres, le bilan est plus nuancé, « il faut arriver au bon moment et rien n’est moins facile ».

Concrètement, pendant trois jours, ces personnes, toutes au chômage, la plupart en fin de droits, inscrites au RMI ou bénéficiant d’un CES ont mené l’enquête dans des sociétés. Le travail se faisant en binôme. Munis de leur questionnaire pour comprendre la situation de l’entreprise, son histoire, le nombre des employés, (par exemple, ces derniers sont-ils majoritairement dans des situations de stabilité ?), et pour analyser quels sont les besoins en personnel des entreprises, les enquêteurs cherchent aussi à savoir, si leurs « aptitudes, peuvent correspondre aux offres trouvées sur ce marché ».

A cette occasion, les stagiaires ont rencontré des directeurs de ressources humaines, des chefs d’entreprise et ont, découvert, qu’il existait un certain nombre d’offres d’emploi. Pour cette fois, elle ne correspondaient pas à leur profil, l’on demandait des mécaniciens, des ingénieurs, des carreleurs, et des commerciaux, mais assure Nicole « ce qui était important pour moi, c’était de voir qu’on proposait encore des emplois « .

 

LA DIMENSION SOCIALE DE L’INSERTION

Le suivi

Suivre socialement les demandeurs d’emploi, c’est aller au-delà de la recherche d’emploi pour tenter d’éradiquer plus en profondeur, les phénomènes d’exclusion qui préexistent ou qui sont conséquents aux situations de chômage, illettrisme, analphabétisme, problèmes de santé, mises à l’écart, etc. C’est aussi réfléchir la réinsertion des personnes en difficulté de manière globale.

Dans ce cadre, par exemple, depuis 1997 des stages de perfectionnement aux écrits professionnels, ont été organisés. Ces sessions de dix semaines réalisées avec le concours de l’Afifa (un organisme spécialisé dans l’apprentissage du français aux étrangers), et avec le soutien de la DDTE (Direction départementale du travail et de l’emploi) s’adressent aux personnes d’origine étrangère ne maîtrisant pas suffisamment le français. pour trouver un emploi.. Si ces formations ont un objectif pratique prioritaire, mieux acquérir la langue française et une meilleure insertion professionnels, « ces stages sont souvent l’occasion de constater des progrès dans le développement personnel des membres du groupe », raconte Claire Faure. Et pour Alice, c’est essentiel, preuve de leur dimension sociale.

Un groupe santé

Toujours dans la perspective d’une approche globale de la personne et de l’exclusion, un atelier ayant trait à la santé a été organisé en 1996 en collaboration avec le Cdess (Comité départemental d’éducation sanitaire et social) : une dizaine de personnes s’est réunie pendant trois mois à raison d’une demi-journée tous les quinze jours. Objectif visé : faire venir des personnes en grande difficulté, touchées par des problèmes d’alcoolisme ou de santé mentale afin qu’elles prennent conscience de leur santé. Et faire en sorte qu’elles soient munies à la sortie de cet atelier d’adresses de centres de santé, de centres de psychiatrie, etc. L’atelier a été consacré à des séances d’information sur l’alcoolisme, sur le sida, sur le rôle des parents dans l’éducation à la santé, animées notamment par des médecins de la CAF et des assistantes sociales. « En réalité, précise Claire Faure, le public qui s’est inscrit à cet atelier était beaucoup moins en difficulté qu’on ne l’avait prévu. »

Des ateliers de créativité et de connaissance de son environnement social

L’atelier du groupe santé a ouvert la voie à deux nouveaux ateliers : depuis deux ans Jean-Christophe Sarrot, un des permanents d’Alice, a organisé des stages avec la Caisse d’allocation familiale du Val-d’Oise et des associations qui visent à « mieux connaître l’environnement social et développer la créativité pour faciliter la recherche d’emploi ». Le dernier en date a eu lieu à la fin du mois de décembre 1997 pendant un mois, à raison environ d’une journée et demi par semaine a réuni huit personnes. Le matin était consacré à l’environnement social, l’après-midi à des ateliers d’expression. Ce groupe a réuni 8 personnes. Le thème de l’environnement social a principalement été orienté, à la demande des stagiaires, sur la citoyenneté. Un thème formalisé à travers notamment trois questions : « quels sont nos droits et devoirs ? Comment participer à la vie de mon quartier ? Quand on est au chômage, est-ce que l’on se sent citoyen ? « . D’autres sujets ont également été abordés, la santé, le logement. Quant aux ateliers d’expression, ils furent consacrés à la cuisine, la peinture, les contes. Les enfants des participants étaient présents. « Pour beaucoup de stagiaires, témoigne Jean Christophe Sarrot, cela a été l’occasion de les aider à prendre les choses en main et d’avoir le sentiment de pouvoir s’exprimer, comme certains d’entre eux nous l’ont confié ». Certaines personnes ont découvert qu’être au chômage ne signifiait pas ne pas avoir le droit de voter. « Cette approche collective de l’environnement social a également permis à certaines hontes de se lever, notamment par rapport à la santé », raconte le responsable de ces ateliers.

Le Cdess est un organisme lié au Conseil général.

 

LES PARCOURS D’INSERTION

 

 

 

 

 

 

{{Chapitre III

INSERER LE PROJET PROFESSIONNEL DANS UN PROJET DE VIE}}

Les stages de développement personnel et projet professionnel ont été mis en œuvre en 1993 ; depuis lors quatre sessions ont eu lieu jusque’ en 1996. Elles se poursuivent encore aujourd’hui de façon moins régulière pour des raisons budgétaires ; un stage a été organisé en 1998 et un autre est programmé pour 1999. Tout particulièrement significatifs de la démarche d’Alice : ces sessions proposent aux stagiaires une méthode qui articule désirs personnels, projet de vie et aptitudes professionnelles ; elles constituent un des éléments majeurs des parcours d’insertion. Récit d’une démarche originale.

Se découvrir soi, se donner le droit d’être un sujet, d’avoir un désir, tout en découvrant que l’autre est un sujet, lui aussi, loin d’une démarche de concurrence, devrait permettre de mieux préparer une recherche d’emploi et faciliter le retour au travail ; l’air du professionnel devant mieux s’insérer alors dans un projet de vie. C’est dans ce sens que Charo Ramos, bénévole, une des fondatrices de l’association raconte qu’elle a été mandatée par le Conseil d’administration de l’association, en 1992, pour mettre en place des stages qui articulent le développement personnel et l’élaboration d’un projet professionnel. « En effet, explique Charo Ramos, cette idée est survenue parce que des accompagnateurs ressentaient un certain découragement, constatant parfois que leur travail ne suffisait pas et qu’il fallait aller plus en profondeur pour trouver les passerelles entre le professionnel et le personnel. » Charo Ramos, enseignante et formatrice de métier, avait donc une certaine pratique dans ce domaine, mais ce n’était pas suffisant, « il fallait compléter ces connaissances par la venue d’experts qui puissent structurer mieux ces stages >>, commente-t-elle.

Finalement Françoise Bernard, conseillère en formation et psychanalyste, a rejoint Charo Ramos pour la mise en place de ces stages. Puis Jacqueline Lorthiois, consultante spécialisée dans le développement local (elle avait par ailleurs contribué, à la création d’Alice en 1991) s’est adjointe à elles. Pour organiser ce stage, conçu pour la première fois un peu, comme un « pari », ces trois femmes avaient en commun un regard semblable sur des réponses à apporter au chômage, en tous les cas, une conviction : « pour s’en sortir et avoir accès au travail, il faut donner aux personnes la possibilité de connaître leur place dans la société et d’abord de se connaître elle-même. Les problèmes de chômage ne doivent pas être uniquement abordés sous l’angle économique », disent-elles à l’unisson.

Afin de formaliser ces stages, Alice s’est appuyée principalement sur la méthode de Françoise Bernard « Autographie-projets de vie » (voir annexe, page ?), qui avait été déjà largement expérimentée auprès de publics très diversifiés, des cadres d’entreprise, des chômeurs, des éducateurs, etc. Cette méthode, on peut la résumer en trois phrases interrogatives : « où suis-je ?", « où vais-je ?", et « d’où je viens ?". « Son objectif précise Françoise Bernard, est de permettre à chacun de se projeter dans l’avenir. »

A Alice, elle s’est enrichie de la démarche holistique de Charo Ramos, inspirée de Lozanov 1, pour qui « les conditions les plus favorables d’apprentissage doivent faire appel à la globalité de la personne, le corps, la sensibilité, l’intellect » et de certaines approches de travail " neuro-linguistiques » sur la communication qui tentent « dans le bric à brac de la mémoire de refaire surgir des moments heureux de réussite ».

L’individu, fort ainsi de la découverte de ses ressources personnelles s’ouvre plus aisément à un projet professionnel, « il est, souligne Françoise Bernard en mesure de mettre un lien, entre ce qu’il a envie de faire et ce qu’il sait faire et les exigences de la réalité économique « .

Après ces rencontres entre les trois animatrices, le stage « développement personnel et projet professionnel » a pu être mis en place ; il a réuni 10 personnes, inscrites au RMI ou au chômage. Ces dernières ne percevaient aucune rémunération au titre de ce stage, et certains animateurs travaillaient bénévolement. Des demandes de subventions avaient été faites auprès de la Direction régionale du travail et de l’emploi, mais elles n’avaient pas encore abouti.

Depuis lors, plusieurs stages ont eu lieu de manière irrégulière (2), et repris par la suite animés d’abord par les trois pionnières, puis par d’autres permanents de l’association. Ils ont été financés par des subventions du Conseil général du Val-d’Oise et de la Direction départementale du travail et de l’emploi. Chaque stage a regroupé entre douze et quinze personnes, allocataires du RMI ou chômeurs de longue durée.

Preuve d’une réussite certaine et d’une adhésion forte des stagiaires à ce travail personnel d’élaboration d’un projet professionnel, l’assiduité au cours de ces stages a toujours été bonne. " A chaque fois, rapporte Charo Ramos, les origines professionnelles des stagiaires étaient très diverses et souvent de nombreuses nationalités composaient les groupes. Cette pluralité d’origines et de situations personnelles antérieures ne semble en aucun cas avoir affecté le fonctionnement du groupe " parce que nous ne faisons jamais appel à la culture comme un savoir à apprendre, mais à partager. Face aux questions du sens, tout le monde est égalité. »

De la découverte de soi à l’élaboration d’un projet professionnel

Ces stages conçus sur trois mois se déroulent autour des trois questions qui structurent la méthode « Autographie-projets de vie ». Concrètement, elles se traduisent à Alice par une session organisée en quatre périodes : " se connaître, se reconnaître », « se faire connaître et reconnaître », « ébaucher un projet professionnel » et « approfondir un projet professionnel « . « Entre ces quatre moments, il y a témoigne Charo Ramos, une continuité absolue, on va vers un projet de vie, dans lequel s’insère un projet professionnel ».

Se connaître et se reconnaître, une approche collective

Dans un premier temps, pendant quatre semaines, chaque individu est amené à travailler collectivement, à deux, ou encore personnellement pour redécouvrir son histoire, et dans le même temps apprendre à apprécier celle de l’autre à qui l’on va la restituer. Ce travail d’élaboration d’une autre attention à soi et à ceux et celles qui vous entourent est fondamental. Parce qu’il permet la narration de son propre chemin dans une cohérence, qui appartient à celui et à celle qui a été en mesure de l’énoncer.

Au cours de cette phase, on fait appel au dessin, à la visualisation, à l’écriture, à la parole, dans une approche pluri-culturelle, des mythes grecs aux contes soufis -, où la personne est sollicitée de manière globale en même temps que chaque participant travaille sur son << environnement sociologique >>, selon les mots de Françoise Bernard.

 

Se faire connaître et reconnaître

Cette phase va être consacrée à la construction d’un plan d’action personnel à travers l’expérience d’un stage en entreprise, avec l’appui d’un tuteur dans la société, qui durera un mois. Cette expérience est construite de façon alternée, quatre jours dans l’entreprise et une journée à l’association Alice. Les stages ont été choisis, selon les opportunités trouvées dans la région ou le bassin d’emploi et en fonction de ce que souhaitait faire chacun.

Au cours des journées passées à l’association, chaque participant doit se donner, dans le cadre de son travail, des objectifs mesurables. Dans la plupart des cas, les stagiaires se fixent des objectifs à la semaine. Parallèlement, il leur est aussi demandé de s’exprimer sur le déroulement du stage dans l’entreprise, et de repérer les difficultés éventuelles auxquelles ils se trouvent confrontés. Chaque personne du groupe est alors sollicitée pour réfléchir, par écrit, autour de problèmes concrets, qui ont pu survenir, qu’il s’agisse de lui ou des autres ; puis, collectivement un argumentaire est élaboré pour chaque membre du groupe. C’est un « début de dynamique d’objectifs », souligne Charo Ramos.

Si dans cette phase, les personnes sont appelées à s’ouvrir à la réalité sociale et économique, les potentialités créatives et sensibles des stagiaires n’en sont pas moins, pour autant sollicitées à travers des ateliers d’écriture, d’expression orale et corporelle, d’arts plastiques, de théâtre, etc. « D’une manière générale, poursuit Charo Ramos, nous cherchons à faire émerger les ressources, à trouver avec chacun des membres du groupe les points forts qui seront reconnus par les autres, à soulever des problématiques, dans une dynamique de résolution des problèmes où chacun se retrouve « acteur » et pas seulement victime ».

Ebaucher un projet professionnel

Le stage en entreprise se poursuit, toujours en alternance avec une journée passée à Alice. A partir de cette expérience et simultanément, les participants sont invités à réaliser un travail sur la mémoire, mais cette fois, il doit trouver une traduction concrète, " l’idée étant, témoigne Jacqueline Lorthiois de faire ressortir les pièces du puzzle », tout en les mettant en perspective pour que s’élabore un projet professionnel.

Peu à peu, dans cette phase, vont se découvrir les compétences de chacune des personnes, pour déboucher sur le ou les métiers envisageables. En tenant compte de la réalité des marchés, on étudie les débouchés, les qualifications et formations requises, mais aussi les conditions de travail, etc. Bref, il s’agit dans cette période marquée par la (re) découverte de l’entreprise de faire l’apprentissage de son propre désir professionnel, tout en le passant au crible du réel. L’ensemble de ces éléments constituant la base d’une formulation d’un véritable projet professionnel.

Approfondir un projet professionnel

Pour finir, le stagiaire présente son projet professionnel devant un jury composé de deux chefs d’entreprise de Cergy-Pontoise. « C’est une sorte de simulation d’un entretien d’embauche, explique Charo Ramos où les motivations du stagiaire sont validées ». Cette présentation est suivie d’un entretien avec les membres du jury qui font un bilan critique de la présentation du projet et qui en général fournissent des pistes et des adresses pour la recherche d’un emploi ou la poursuite d’une formation qualifiante.

 

Encadré

Un premier essaimage en région

A Cherbourg, s’est déroulé un stage de redynamisation, du mois d’octobre 1996 au mois de janvier 1997, à raison de deux jours par semaine ; il a réuni 18 personnes. Animé par Jacqueline Lorthiois, Charo Ramos et Françoise Bernard ce stage a bénéficié des financements de l’entreprise CIT Alcatel et du Plan d’insertion par l’économique. Le public était majoritairement composé de personnes qui avaient perdu leur emploi, certains depuis dix ans, dans le cadre de plans sociaux de l’entreprise CIT-Alcatel.

Toutefois, d’autres publics s’étaient adjoints au stage, des chômeurs issus d’entreprises de services, ou habitués à la précarité, allant de contrats à duré déterminée en inscriptions répétées à l’Anpe, d’anciens artisans, etc. « Nous voulions, précise Jacqueline Lorthiois mélanger du personnel venant de l’industrie, ayant une seule usine pour référence, et des personnes instables dans leur travail ».

Au cours de ce stage, certaines difficultés sont apparues, lors des deux premières phases où une méfiance s’est exprimée de la part des stagiaires, lorsqu’il s’est agi d’aborder " leur histoire personnelle », les personnes se connaissant à travers leur vie commune passée à l’usine. Une fois passées ces craintes, les résultats ont été positifs : « nous avons assisté à une révélation de vocations, raconte Jacqueline Lorthiois, une personne qui faisait des ménages a choisi de faire une formation en gériatrie, une autre a trouvé du travail pendant le stage et d’une manière générale il y a eu des confirmations de savoir-faire par de vrais CES ou des formations qui ont été engagées ». Au total, sur les 18 stagiaires, 12 ont trouvé des solutions.

 

Encadré

Témoignage

Danielle Lupter a 32 ans. Secrétaire de direction, titulaire d’un bac d’économie, d’une licence de droit, elle cherche à trouver une stabilité dans son emploi depuis plusieurs années ; elle a participé à un stage de développement personnel et projet professionnel.

 

Parcours professionnel « depuis 1993, j’ai du mal à trouver un travail fixe ; j’ai été licenciée plusieurs fois pour motif économique et une autre fois pour faute grave. J’ai toujours été victime des circonstances économiques, ça laisse sur des échecs. Depuis cette année là, je ne trouve pas vraiment de poste. Depuis l’année dernière, j’ai fait beaucoup d’intérim, mais mon problème, c’est que je ne tourne que dans des entreprises qui n’embauchent pas ou dans des sociétés qui embauchent mais à des salaires qui sont tellement dérisoires… On m’a proposé dans une entreprise anglaise un salaire de 7500 F brut pour un poste d’assistante de direction, c’est aberrant, moi je me suis dit qu’avec 7500 francs brut, il faut travailler, vivre, se loger, ce n’était pas possible que j’accepte ce poste, surtout avec un enfant. J’ai donc refusé de prendre ce travail.

Pour moi, la difficulté dans ma recherche d’emploi survient après les entretiens : je décroche des entretiens mais je ne décroche pas d’embauche, c’est entre ces deux phases, qu’il se produit toujours quelque chose. Pourtant, lorsque je vais aux entretiens, je n’ai pas peur, mais peu à peu au fil du temps je commence à être angoissée ; je me dis, ce n’est pas normal que cela n’aboutisse pas. Aller à l’entretien, ce n’est pas une porte qui se ferme, mais ce n’est pas non plus une porte qui s’ouvre. Récemment, dans un deuxième entretien pour une embauche, j’étais très près d’obtenir cet emploi, mon interlocuteur m’a posé beaucoup de questions sur mon CV et il a fini par me dire : « vous portez malheur à toutes les entreprises où vous allez.".

 

 

 

 

Alice « J’ai rencontré Joseph Olivo en 1994. Dans un premier temps, à Alice, à l’époque se trouvait dans le quartier du Bontemps, on m’a proposé un entretien individuel pour voir un peu où j’en étais, on m’a également proposé de participer au groupe de recherche d’emploi, Il y avait parallèlement un stage de développement personnel et projet professionnel qui devait se dérouler, j’ai finalement décidé d’y participer.

Ce stage est très différent de ce que l’on voit habituellement. Au début, j’ai douté de l’intérêt et de l’efficacité du stage, lorsque j’ai découvert un peu plus le contenu, j’ai pensé que le travail ferait beaucoup appel aux compétences professionnelles et en réalité, c’était un stage qui se faisait au niveau de nous-mêmes. Cela a été assez difficile parce que nous avons été obligés de faire un retour sur nous et de remettre en question beaucoup de choses que nous avons en nous, que l’on ne veut pas exprimer et pourtant qui constituent pour beaucoup le fond du problème dans la recherche d’emploi. Je crois qu’il y a des gens comme moi qui, s’ils ne trouvent pas d’emploi, ce n’est pas un problème de professionnalisme, ni de savoir-faire, mais un problème de savoir être.

Dans ce stage, ce qui a été important pour moi, c’est tout le travail qui a été fait sur le savoir-être. Par exemple, on nous a demandé de faire des travaux d’écriture, mais quand on est seule face à sa feuille de papier, comme c’est le cas, parfois dans ce stage, on le fait vraiment pour soi, on se rend compte que l’on est obligé d’écrire de manière très profonde, c’est difficile. On prend conscience de certaines choses dont on n’avait pas conscience.

 

 

 

L’emploi « On ne peut pas dire que le stage ait directement eu des implications sur mon emploi, en revanche, lorsque j’ai refusé de prendre cet emploi très mal payé, dont je parlais tout à l’heure, c’est parce que je pense qu’à Alice j’ai appris à juger les choses ; avant je me serais jetée sur n’importe quel travail.

Avant de venir à Alice, j’avais souvent trouvé du travail en intérim, donc je n’avais pas vraiment l’habitude d’établir des CV, ni des lettres d’accompagnement, j’ai appris que dans un CV, il fallait faire ressortir, non seulement une liste de choses que l’on avait faites, mais aussi ce que l’on était soi, ses capacités, parler de ce que l’on avait réalisé… Maintenant, lorsque je fais une lettre, il faut que la lettre vienne de moi. On apprend aussi à parler de soi, lors des entretiens. C’est important pour qu’une confiance s’établisse pour que l’employeur ait envie de travailler avec vous.

Au cours du stage, j’ai pris conscience que parler de soi, ce n’était pas nécessairement parler de sa souffrance. Parler de sa souffrance, ce n’est pas positif. Parler de cette manière d’ailleurs ferme des portes : les personnes vous prennent en pitié, mais ce n’est pas la bonne manière de trouver du travail, au contraire, on donne l’impression ainsi que le malheur est contagieux. J’essaie d’avoir une image positive de moi, même si c’est difficile. Le stage m’a obligé à prendre en mains les choses que j’avais écartées particulièrement ma difficulté à être, à me donner une personnalité, à savoir qui j’étais parce que l’on ne peut pas se vendre auprès d’autres, si l’on ne se comprend pas qui l’on est, de la même manière que l’on ne peut avoir de projet. Je ne crois pour autant que l’on arrive à le savoir, mais déjà se poser la question cela permet de mettre certaines choses au clair, même si ce n’est pas facile.

 

L’avenir « Je vais refaire de l’intérim parce que je sais qu’il y a des possibilités, pourtant j’aimerais redémarrer sur un poste fixe ; faire de l’intérim et changer tout le temps d’entreprise, c’est épuisant. Je n’en peux plus, j’ai besoin de stabilité. En bougeant tout le temps, on finit par douter de soi, je voudrais rentrer dans une société à long terme, quel que soit le secteur d’activité. Aujourd’hui, je suis retournée vers Alice, dans les groupes de recherche d’emploi pour arriver à trouver la réponse à la question que je me pose sans cesse : pourquoi, après les entretiens le déclic ne se fait pas, pourquoi, je ne suis jamais embauchée ? La réponse, elle se trouve sûrement en moi mais je ne peux la trouver qu’au contact des autres qui ont regard différent et qui m’aident à avancer. Au delà-d’Alice, j’aurais besoin maintenant de rencontrer quelqu’un qui aille plus en profondeur sur mes compétences, à Alice c’est d’abord le côté humain qui compte ».

Marie Christine Poussin est secrétaire à Entreprendre ensemble pour l’insertion (Epi). Une structure qui fait partie du Centre d’action économique (1) de Cergy-Pontoise. Ancienne stagiaire d’un groupe de développement personnel et projet professionnel en1994, chez Alice, nous avons recueilli son témoignage.

 

Encadré 2

Témoignage

Marie Christine Poussin est secrétaire au Centre d’action économique de Cergy-Pontoise. Ancienne stagiaire d’un groupe de développement personnel et projet professionnel » en 1994, à Alice, elle témoigne ici de cette expérience.

La rencontre Aujourd’hui, j’ai 45 ans. De métier, je suis secrétaire. Mais dans mon parcours professionnel, je me suis retrouvée souvent au chômage. Mais comme je suis assez douée pour chercher du travail, j’ai toujours eu l’habitude de retrouver vite. Mais, après deux ans d’arrêt de travail pour une maternité, j’ai commencé à faire les boîtes d’intérim en secrétariat ; mes connaissances des logiciels informatique que je connaissais n’étaient plus adaptées. C’était plus difficile. Je cherchais d’ailleurs sans grande conviction.

C’est alors, en 1994 que j’ai entendu parler d’Alice par une copine. J’ai pensé venir au stage de développement personnel et projet professionnel surtout pour passer mon temps ; je n’étais pas convaincue. Là, j’ai trouvé l’accueil chaleureux, je ne m’attendais pas à cela. J’ai senti une attention. Pourtant j’étais sur mes gardes, tout ce qui approche de près ou de loin à la " psy « , je m’en méfiais. Je me disais : << je vais observer, je ne vais pas me laisser prendre au jeu de ces stages >>.

 

 

Le stage Durant ce séminaire, une partie du travail se fait en binôme : il s’agit de présenter la vie du partenaire avec qui l’on travaille ; au départ, je pensais m’en tenir là. En fait, les choses se sont déroulées autrement, mais tout naturellement : après ce travail à deux, chaque personne reconstruit les fils de sa propre vie. Je l’ai fait, et cela m’a libérée. Bien sur, cela ne fait pas partie directement de la réinsertion des chômeurs mais c’est une étape pour aborder cette phase.

Le stage m’a aussi permis de me rendre compte que le secrétariat, ce n’était pas mon " truc « . D’ailleurs dans le groupe, je suis devenue l’assistante sociale. je me sentais proche des personnes que je côtoyais, qui dans l’ensemble, étaient dans des situations autrement plus difficiles que moi. Aujourd’hui, dans mon travail, je reste proche des chômeurs. Bien sûr, je fais du secrétariat, mais comme je veux faire un travail intéressant, c’est bien pour moi de travailler dans le domaine social.

Les autres J’ai eu beaucoup de contacts avec les personnes du stage. Ces contacts, je les ai gardés, et même poursuivis avec notamment Patrice et Marie-Christine. Beaucoup, parmi les 13 stagiaires se sont orientés sur les formations, des CES, une autre, une jeune femme d’origine haïtienne, qui savait à peine lire et écrire, a trouvé un poste d’employée de maison….

Au fond, il y a une philosophie Alice, les personnes qui participaient au stage de développement personnel étaient tellement isolées avant de venir ici qu’elles nouaient des relations d’amitié à l’intérieur du groupe. J’ai eu de très bonnes relations avec tous les stagiaires, ils faisaient appel à moi, par exemple pour une lettre à rédiger.

Ce que je garde de ces moments, c’est le réseau d’amitié ; parfois dans le stage, on a ri, on a réussi à s’exprimer. Mais c’est vrai que pour ceux qui étaient le plus en difficulté, qui avaient à supporter des problèmes d’huissier, par exemple, ils étaient vraiment pris là dedans, alors c’est difficile, pour eux d’adhérer au stage.

Le travail Toute l’équipe d’Alice s’était bien sûr aperçue de cette disposition à être assistante sociale ; c’est sans doute pour cela qu’ils m’ont proposé ce poste de secrétaire à Epi. A l’époque, on me proposait un contrat en CES, je ne voulais pas rentrer dans le jeu du sous-emploi ; il faut voir comment en général, on considère les CES dans les entreprises.

Au départ, quand Alice m’en a parlé, j’étais fermement opposée je ne voulais pas prendre ce travail. Antoine Kerhuel s’est permis d’insister, il m’a exposé longuement le travail que j’aurais à faire. J’ai fini par accepter, pour moi, j’acceptais le boulot, mais le CES, cela ne passait pas. Je l’ai fait à l’EDF. Mais, j’avais de la chance, tout de même parce qu’il avait été dit dans le contrat que je ne travaillais pas pour l’EDF et que je travaillais pour l’association EPI, les personnes hésitaient un peu à me demander des tâches subalternes. J’avais réussi ainsi à me préserver un petit peu. Mon travail restait intéressant… Puis mon CES s’est transformé en CDD.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

{{Chapitre IV

ACCOMPAGNER A LA CRÉATION D’ACTIVITÉ

Favoriser l’autonomie économique}}

Que ce soit pour Jean, Jérôme, Véronique, créateurs d’activité, qui ont fréquenté ou fréquentent encore le service création d’activité d’Alice, tous tombent d’accord, " ici, pour créer son entreprise, l’on ne se sent vraiment pas seul ». Il y a, dans le secteur création d’activité une grande diversité : « on trouve aussi bien des magasins d’esthétique, de la vente sur les marchés, de l’import-export, etc.", explique Jean-Christophe Sarrot, responsable du secteur. C’est sur cette toile de fond que se déroule l’accueil et le suivi des créateurs d’entreprise.

Parmi les personnes accueillies par le service, essentiellement des personnes émargeant au Rmi et des chômeurs de longue durée, 10 % en moyenne vont arriver à mener à bien leur projet (voir encadré : Les chiffres de la création d’activité à Alice, page ?). Consultations personnalisées, élaboration personnelle et formation en groupe fondent l’accompagnement des porteurs de projet.

Le secteur création d’activité est le deuxième volet important du travail d’accompagnement qu’effectue Alice depuis 1994. Mis en place deux à trois ans après la constitution de l’association du Val-d’Oise, la démarche de soutien à la création d’entreprise s’est peu à peu enrichie, modifiée et professionnalisée. Elle n’est pas dissociable de la recherche d’emploi : les passerelles sont nombreuses entre les deux approches, un créateur d’entreprise peut être à la fois en groupe de recherche d’emploi, en contrat emploi-solidarité et en parcours de création de sa propre activité. « Tout est possible, souligne Jean-Christophe Sarrot, notamment l’abandon de projet pour faire autre chose. »

Le secteur création d’activité de l’association du Val-d’Oise a pris depuis deux ans une importance considérable, parce que de plus en plus de personnes inscrites au RMI ou de chômeurs de longue durée, se sachant mises à l’écart du marché du travail, n’ont plus le choix et s’orientent vers la création de leur propre emploi. En raison, également d’une crédibilité confirmée « d’expert » et de reconnaissance du travail global accompli en direction des personnes en difficulté, auprès des partenaires locaux, quels qu’ils soient (collectivités locales, associations de lutte contre l’exclusion, chambres consulaires, entreprises, etc.).

Cette année 1998, 150 personnes ont été orientées vers le service création d’activité. Un afflux important, qui confirme les augmentations des années précédentes. Cette croissance des chômeurs créateurs d’activité survient dans un contexte de plus en plus difficile, suppression de l’Accre (l’Aide au chômeur créateur et repreneur d’entreprise) (1) un marché moins favorable encore qu’il y a quelques années » sans compter, s’insurge Jean-Christophe Sarrot que les créateurs d’activité sont de plus en plus confrontés à des difficultés extérieures qui les empêchent d’être dynamiques, par exemple, les banques les ont incités à prendre des crédits et aujourd’hui, ils sont interdits bancaires.. » Pour les responsables d’Alice, cette évolution est préoccupante : « il y a, commente, Jean-Christophe Sarrot, du côté des médias et de la presse, un bourrage de crâne sur la création d’entreprise ; bien souvent les journalistes ne montrent que l’aspect idyllique de cette démarche ; il n’est pas rare, poursuit le responsable de la création d’activité à Alice que le jour suivant une émission de télévision consacrée à ce thème, nous ayons un afflux de demandes de rendez-vous… En même temps, que la presse et les médias rendent compte de réussites dans ce domaine, il faudrait rappeler que tout le monde ne peut pas accéder à la création d’activité. »

 

 

 

Le premier accueil

Créateurs d’activité ou demandeurs d’emploi, Alice reçoit toutes les personnes de la même manière. Lors du premier accueil, Alice essaie de percevoir quelles sont les motivations de la personne, de sentir s’il y a opportunité ou non de s’atteler à un projet de création d’activité. Mais, le but n’est pas de valider l’étude du projet. Le travail de l’accueillant consiste à discerner ce qui est envisageable et ne l’est pas, particulièrement en prenant en compte l’entourage familial, le coût du logement, l’endettement et vérifier ainsi que la création d’activité ne pèsera pas trop lourd pour les proches… Il s’agit de percevoir si ce projet est compatible avec la vie d’une personne, qui parfois, voire souvent, est aux limites d’elle même parce qu’assaillie par les difficultés matérielles. « Il faut apprécier la situation familiale et sociale du créateur. Aucune activité ne doit démarrer avec un handicap humain et matériel trop lourd », commente Jean-Christophe Sarrot.

 

 

L’ACCOMPAGNEMENT DES PORTEURS DE PROJET

 

Le deuxième accueil

Le porteur de projet va être reçu par les responsables d’Alice, en charge de la création d’activité. Pour Jean-Christophe Sarrot, « un des rôles essentiels que nous avons ici est de pousser les porteurs de projets à bien se confronter à la réalité, tout en saisissant cette part de rêve qui les anime, parce qu’elle donne de l’énergie pour donner naissance à la création d’activité ». C’est dans cette optique que le service création d’activité met en œuvre l’accompagnement. Pour le porteur de projet, l’itinéraire proposé par Alice de mise au jour de la création d’activité, peut prendre six mois, voire plus. La moyenne, en général est de trois mois. Le porteur de projet est alors orienté vers un des cinq consultants bénévoles ou les deux permanents en charge du secteur : les premiers rendez-vous sont consacrés à une meilleure définition du projet. Cette étape peut durer un mois, les rencontres entre le porteur de projet et le consultant sont, alors, hebdomadaires. A ce moment, là, « l’objectif, explique Jean-Henri Garié, un des premiers consultants, ancien chef d’entreprise à la retraite, est de donner les moyens aux personnes accueillies de comprendre si elles arriveront ou non à créer leur activité ».

« En fait, précise Bernard Germain, consultant-bénévole à Alice depuis 1995 et également ancien chef d’entreprise, dans ce cadre, nous pouvons discerner grosso modo quatre types de créateurs d’activité : il y a les rêveurs, ils veulent créer une entreprise pour une entreprise ; une deuxième catégorie, ceux qui, incités par les services sociaux à venir créer leur activité, retourneront rapidement vers une recherche d’emploi ; une troisième, des jeunes qui ont du mal à s’insérer, qui ont des idées, de l’emballement et une certaine inexpérience, mais pas de dettes, et pour finir des personnes qui ont une bonne expérience professionnelle, et pas de gros endettement. Ces derniers, quelles que soient leurs capacités financières, ont les moyens véritablement de parvenir à créer leur projet ». Au-delà de ces catégories, n’y a-t-il pas de bonnes surprises ? « on peut se tromper, estime Bernard Germain, parfois les compétences professionnelles ne sont pas, en apparence au rendez-vous, il y a des qualités humaines que l’on ne décèle pas nécessairement bien, comme un certain savoir-faire dû à l’âge, le bagoût, etc. « Des choses qui m’ont surpris et que je n’avais pas bien estimées ».

Toutefois, si l’on veut devenir un créateur d’entreprise, il faut posséder trois grandes compétences : un savoir-faire technique dans le domaine choisi, savoir vendre et savoir gérer. « Par exemple, pour cette dernière disposition, poursuit Bernard Germain, il faut savoir sérier les problèmes financiers, etc. Même parmi les personnes les plus compétentes, il faut apprendre à se fixer des buts. On trouve rarement les trois qualités en même temps, mais on peut les acquérir. Et c’est notre travail de consultant que d’enseigner et faire entendre ces nécessaires apprentissages pour réussir ».

La clarification du projet

Après quelques rencontres avec le consultant, lorsque le projet se clarifie et devient plus certain, un travail de soutien administratif est engagé : les consultants étudient avec le porteur de projet les exonérations de charges auxquelles le créateur d’activité a droit, tout en l’incitant à constituer lui même les dossiers. Autre aspect développé au cours de ces premiers rendez-vous : comment le créateur d’activité peut-il conjuguer ses droits en tant que allocataire du RMI et chômeurs avec le démarrage de la création d’activité. Une manière pour Alice de sans cesse articuler la capacité à l’initiative économique avec l’accès à ses droits, la connaissance de l’environnement social et de se situer dans une perspective fondée sur un nécessaire croisement entre l’économique et le social et de bâtir ainsi une pédagogie.

« Pourtant, dans ce cadre, nous sentons bien, raconte Jean-Christophe Sarrot que le Revenu minimum d’insertion peut être à la fois un frein et un moteur pour la création d’activité ». Un frein, lorsque, par exemple, une personne en charge d’une famille, a derrière elle plusieurs années d’inscription au RMI, elle envisage, en général, difficilement de réellement créer son activité. Pour quelles raisons ? Tout simplement parce qu’elle prendrait ainsi le risque, une fois son entreprise créée, de faire perdre à sa famille des revenus certes faibles, mais qui malgré tout aident à les maintenir, pour des revenus beaucoup plus aléatoires. D’autant que certaines activités se pratiquant au noir, particulièrement dans le bâtiment ou la restauration, il est plus facile de garder une activité non déclarée complémentaire du RMI. En ce sens, le RMI est un frein à la création d’activité. Dans ce cas, Alice préconise un accompagnement intensif dans le cadre d’un contrat d’insertion de trois mois avec pour objet la création effective de l’activité ou son arrêt. Mais, la loi contre l’exclusion, votée en juillet 1998 devrait heureusement mettre un terme à cet effet pervers du dispositif de solidarité nationale que constitue le RMI. Puisque les bénéficiaires du RMI pourront conjuguer une activité et percevoir dans le même temps leur allocation.

« En revanche, poursuit Jean-Christophe Sarrot, nous constatons aussi que le cadre institutionnel du RMI peut au contraire favoriser l’élan du créateur d’entreprise « . Très souvent, Alice rappelle aux bénéficiaires du RMI leur droits, « il n’est pas rare qu’ils ne les connaissent pas, parfois même ils ont peur de formuler des questions à ce sujet. Nous réalisons une information importante de ce côté là, parce que cette allocation peut aussi être considérée comme un encouragement.  »

C’est au cours des premiers rendez-vous qu’est élaboré un programme, en commun entre le créateur et le consultant ; ce plan de travail s’étend généralement sur trois mois. Le porteur de projet reçoit une courte note où figurent les étapes du travail. Mais tout ne se fait pas sans difficulté : un projet peut être, par exemple, retardé parce que le créateur d’activité a du mal à trouver un local, ou encore en raison de difficultés personnelles, etc ; il arrive que les porteurs de projet disparaissent pendant plusieurs mois, puis reviennent lors des relances que fait l’association.

 

 

Inciter à construire pas à pas son activité

Les rendez-vous se font à un rythme mensuel ou bi-mensuel, mais, il n’est pas rare que les membres du service création d’activité répondent au pied levé aux sollicitations des créateurs. Quatre étapes structurent la démarche. L’analyse commerciale va d’abord primer et une étude de marché est réalisée par le porteur de projet. " Nous l’orientons, le conseillons et essayons d’être le plus proches d’eux », témoigne Bernard Germain. Pour cette partie, l’étude de l’implantation de l’activité, le contexte commercial a toute son importance. D’ailleurs, il arrive souvent que nous nous rendions dans les lieux avec le créateur, poursuit le consultant. Autre aspect, nous étudions, la concurrence en général et dans l’environnement immédiat, les prix d’achat et les prix de vente…". Cette première étape est suivie des trois autres phases : la partie comptable, organisationnelle et technique : comment créer son entreprise ?, quel statut juridique lui donner ?, etc. D’une manière générale, tout doit être analysé. « On a pas le droit d’occulter les différents aspects du projet », conclut Bernard Germain.

Les passerelles entre la création d’activité et l’accès à l’emploi

Au moins, 10 % des porteurs de projet retrouvent un emploi. Les deux démarches ne doivent dont pas être séparées. La création d’activité est aussi un moyen de s’attaquer au marché caché de l’emploi, aux entreprises qui n’ont pas nécessairement annoncer par voix de presse ou à l’ANPE qu’elles recherchaient du personnel. Le porteur de projet peut au cours de son enquête découvrir un besoin, un poste et s’adapter par rapport aux demandes qu’il constate », précise Jean-Christophe Sarrot. L’élan que donne le désir de création d’activité à une personne peut être utilisé à la recherche d’emploi. L’association encourage les porteurs de projet à continuer leur recherche d’emploi ; il n’est pas rare, qu’ils participent aux groupes collectifs de recherche d’emploi, tout en travaillant leur projet.

Autre aspect positif de cette articulation entre la création d’activité et la recherche d’emploi : l’étude de faisabilité réalisée pour la création de l’activité demande de la rigueur ; elle constitue d’une certaine manière une formation pédagogique à travailler par étape, à acquérir de la régularité dans le travail et de la méthode.

Encadré

Véronique inscrite au RMI, envisage, à très court terme, d’ouvrir un magasin de bijoux et de décoration dans le Val-d’Oise. En racontant son expérience avec l’association de Cergy-Pontoise, elle ne dément pas les propos de Bernard Germain. Elle les complète de son regard personnel : « une fois bien dessiné, les contours de ce que je souhaitais faire, les rencontres ont changé de rythme, je suis venue voir le consultant, une à deux fois par mois, pour faire le montage financier et préciser le statut juridique de mon entreprise. Ce qui ne m’empêche pas aujourd’hui d’appeler à l’improviste, et d’avoir un rendez-vous très rapidement, si besoin. Alice m’a aidée surtout au départ pour connaître mes droits, à préparer mes dossiers et j’ai le sentiment que leur aide est surtout pratique tant pour les questions administratives que pour les aides financières. Ici, au fond, ils vous obligent à vous bouger vous-même et à réaliser votre projet ».

Pour l’ensemble de ces étapes, le département création d’activité d’Alice, suit, accompagne, incite, donne des idées, mais cherche à ne jamais se substituer aux personnes elles-mêmes. C’est un principe fondateur de l’association pour que la personne accueillie gagne jour après jour en autonomie.

Aller sur le terrain

Pour aller au plus près des créateurs d’activité, l’association Alice propose aux personnes accompagnées de les épauler en allant sur le terrain. Comment ? « en nous rendant, par exemple, raconte Jean Christophe Sarrot, le plus souvent possible avec le créateur sur les lieux où il envisage de s’installer, pour vérifier avec lui que l’emplacement est opportun, apprécier le « look » du magasin, l’environnement commercial du local, les conditions sanitaires, etc. On peut aussi, pourquoi pas, ainsi mieux négocier un bail, bref toutes choses, qui deviennent ainsi plus concrètes pour les consultants ». Cette démarche permet souvent de gagner du temps, mais aussi d’instaurer une relation de confiance plus forte entre le créateur et les consultants. Elle fournit aussi l’occasion au service création d’activité d’Alice d’avoir un regard critique sur les choix qu’aurait fait seul, sinon, le porteur de projet.

Cette évolution de la démarche vers un « compagnonnage » plus serré entre Alice et le porteur de projet a demandé des moyens renforcés à l’association qui a embauché un permanent supplémentaire, au cours de l’année 1997. Sa mission est de développer cet accueil et ce « compagnonnage », considéré comme de plus en plus indispensable. Il fait dire à Jean-Christophe Sarrot : « on est passé de l’accueil de l’homme à l’accueil de terrain ».

Les premiers financements de l’activité

Une fois, toutes ces étapes passées et lorsque le créateur d’activité a trouvé son local, qu’il connaît le montage juridique de son projet, qu’il a une bonne connaissance de ces droits dans le cadre du chômage et de la création d’entreprise, il reste à trouver les financements tant pour le capital que pour les prêts. Pour le capital de départ, ce sont généralement les proches qui y pourvoient. Le club Cigale (Clubs d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne) créé par Alice n’étant pas opérationnel pour ce type d’entreprises. Pour les prêts bancaires, la situation est plus difficile. Pour tenter de casser cette logique générale du non crédit bancaire aux plus pauvres, Alice a proposé la mise en place de Prisme 95, un outil financier qui fait de la garantie de prêt auprès de créateurs d’entreprise et avec qui s’est instauré un partenariat très serré, puisque 20 % des clients de Prisme viennent d’Alice(3). L’association a également mis en place une collaboration régulière avec l’Adie (l’Association pour le droit à l’initiative économique), une association qui consent des prêts aux personnes exclues du crédit bancaire et dont la permanence est assurée dans les locaux de l’association de Cergy-Pontoise. 10 % des clients de l’Adie viennent de l’association Alice.

Les consultants d’Alice complètent leur accompagnement en aidant le créateur d’activité à préparer ses dossiers de demandes de crédit : « nous sommes un peu leur avocat auprès de ces organismes », confie Bernard Germain. D’ailleurs, tant pour Prisme 95 que pour Alice, la satisfaction prévaut : pour ces deux organismes, « les dossiers sont bien préparés et les créateurs apparaissent solides », disent-ils d’une même voix..

 

Le suivi post-création d’entreprise

Le suivi de la création d’entreprise figure dans les missions que s’est données l’association ; Alice propose donc un suivi, que ce soit pour la comptabilité, la gestion administrative et sociale ou encore pour tous les aspects, commerciaux, juridiques, etc. Quelle forme prend cet accompagnement ? Des rencontres hebdomadaires, mensuelles - cela peut être aussi au coup par coup -, ont lieu pour aider le créateur d’activité à faire face, par exemple à des problèmes d’impayés, à des règlements de charges sociales, de TVA ou encore pour concevoir des documents commerciaux, etc. Pour Bernard Germain, ce suivi est « primordial ».

Le bilan du suivi est encore modeste : « on suit la moitié des créateurs explique Jean-Christophe Sarrot, tandis que l’autre moitié part dans la nature ». Comment expliquer cette situation ? La plupart des créateurs de leur propre emploi sont souvent soumis à une pression de travail qui laisse peu de place à la réflexion au recul. Submergés, la peur du contrôle peut expliquer ce phénomène. Des remèdes existent : Alice essaie de prendre régulièrement de nouvelles et la plupart du temps, les créateurs d’entreprise sont « contents qu’on les appelle, parce que l’on pense à eux ». En fait, ils sont souvent préoccupés par des problèmes de comptabilité, des règlements d’Urssaf, etc.

Les groupes de créateurs

Dans ce cas, « le meilleur moyen, commente Jean-Christophe Sarrot est de ne pas perdre de vue un créateur d’entreprise en lui proposant de rencontrer un chef d’entreprise qui s’est établi. C’est ce que nous faisons à travers les groupes de créateurs qui se réunissent de manière bimestrielle. » Ces réunions sont une approche collective et croisée de la création d’activité. Elles réunissent en général, une fois tous les deux mois environ, une petite dizaine de personnes, un animateur bénévole et une personne invitée, un responsable de la chambre des métiers, un banquier, etc. Objet de ces rencontres ? Faire le point, par exemple sur les impayés, les relations avec la banque, les techniques de vente, etc. Des thèmes très concrets qui mobilisent les créateurs d’activité qui démarrent, ou d’autres plus avancés dans leur projet. Ils s’y rendent avec une certaine régularité. Ces réunions correspondent à de véritables petites formations conçues dans la convivialité, « elles sont chaleureuses », confirme Jean-Henri Garié. Elles ont été pensées pour que des solitudes soient estompées, que se rencontrent des personnes, qu’elles se communiquent leurs adresses de clients potentiels et pour qu’éventuellement se mettent en place des collaborations professionnelles : en projet, un décorateur d’intérieur va travailler avec un électricien rencontré à Alice…

 

Encadré

Privilégier certaines formes d’entreprises

Lorsque la petite entreprise est créée, la forme juridique la plus souvent rencontrée à Alice est l’entreprise individuelle (98 %). Ce statut semble être le plus adapté aux entreprises de service que montent les créateurs d’activité. La raison : le créateur d’entreprise s’inscrit comme indépendant et n’a pas besoin de capital initial. Toutefois, et c’est certainement une limite de ce statut, le créateur d’entreprise est garant sur ses biens personnels de ses dettes, contrairement à l’EURL (Entreprise uni-personnelle à responsabilité limitée) et à la SARL où il n’y a pas de responsabilité personnelle sur le capital. Mais pour ces derniers statuts, le capital réuni au départ doit être de 50 000 francs. Une somme souvent rédhibitoire, pour qui est au chômage ou bénéficiaire du RMI.

Pour Jean-Christophe Sarrot, « on peut considérer le statut d’entreprise individuelle comme le meilleur parmi ce qui existe, en raison du type d’entreprises créées (la plupart étant des petites sociétés de services), et du manque crucial d’argent des publics avec qui nous travaillons. Sans compter que la création d’une EURL ou d’une SARL est très lourde administrativement ». La forme d’entreprise individuelle semble, pour les responsables d’Alice, bien correspondre au public qu’accueille l’association.

 

Encadré

Les chiffres de la création d’activité

En 1998, Sur 175 personnes accueillies, 150 d’entre elles ont été suivies. Il y a eu 26 création d’entreprises.

En 1997, sur 221 personnes accueillies, 120 porteurs de projet ont été suivis. 29 créations d’activité ont vu le jour.

En 1996, 58 personnes ont été suivies pour la création de leur activité. Cette même année, 12 personnes ont créé leur entreprise.

En 1995, 39 porteurs de projets sont accompagnés ; 10 personnes ont cette même année créé leur activité ;

En 1994, 50 candidats ont été reçus par Alice. Parmi eux, 6 ont créé leur activité.

Au total, depuis le démarrage, on constate que 50 % des entreprises poursuivent leur activité. Cette proportion est équivalente à la moyenne nationale.

Encadré

Témoignage

Louis Hernandez est arrivé du Chili en 1989. Il obtient un statut de rapatrié qui va lui permettre de travailler. Au chômage, en 1997, il contacte Alice pour créer une entreprise.

 

 

Je suis le 4 e enfant d’une famille chilienne. Mon père était commerçant. Il a fait faillite. je me suis retrouvé sans aucun parent à 14 ans : mon père est parti. Ma mère était décédée quand j’avais dix ans. Mes frères et sœurs m’ont poussé à faire des études. En même temps que je donnais des cours de mathématiques, j’ai fait l’équivalent de maths sup au Chili, j’ai poursuivi mes études supérieures et j’ai finalement enseigné dans un collège en 1972. Puis est arrivé au pouvoir le général Pinochet, il a fallu survivre dans le métier. Ne pouvant pas rester à l’université, ma femme étant française, en 1978, j’ai fait une démarche pour venir ici, mais cela n’a pas marché. Sur le plan professionnel, j’ai commencé à faire des travaux sur des ordinateurs, j’ai passé mon diplôme et j’ai réussi à créer une entreprise de conseil en fonds de pension. Cela a très bien marché de 1983 à 1989. La fondation de l’école. ??

Parallèlement, j’ai eu des déboires politico-financiers. Il y avait une mafia à l’intérieur du régime et en 1989, j’ai été obligé de partir via l’Argentine, l’Uruguay et l’Espagne et je suis arrivé en France où j’ai retrouvé ma femme et mes enfants.

Lorsque je suis arrivé en France, en 1989, j’ai été accueilli dans un foyer à Vaujour dans le Val-d’Oise. J’ai pu obtenir un statut de rapatrié. Mais je ne voulais pas rester dans un foyer ; j’ai cherché à travailler et mon statut me le permettait. Ainsi, avec ma femme et mes trois enfants, on a pu quitter le foyer. Aujourd’hui, j’habite à Eragny en HLM, c’est juste à côté de Cergy. J’ai travaillé à Auchan, comme gardien et dans le bâtiment, et j’ai eu un accident du travail. C’était en 1994, j’ai fait une chute sur le dos qui m’a coupé les jambes, je ne peux pas rester longtemps debout. J’ai donc eu le statut de travailleur handicapé en 1995, tout en étant au chômage, mais je n’ai pas obtenu d’allocation spécifique.

J’ai donc repris des petits boulots. C’était une période où je me suis senti proche du suicide. J’ai été aidé par une psychanalyste que j’ai pu rencontrer au dispensaire. Avec elle, j’ai commencé à faire un travail de psychothérapie et alors j’ai eu envie de refaire de l’informatique. En 1996, j’ai donc suivi un stage de technicien de saisie en informatique à l’AFPA et l’idée m’est venue de faire des dépannages dans ce domaine. Je me suis dit, à mon âge, j’ai 50 ans, aujourd’hui, je dois trouver un moyen de travailler tout seul.

C’est quand j’ai fini mon stage que j’ai rencontré Alice à qui j’ai présenté mon projet. On me l’avait conseillé. J’ai vu Joseph. Olivo, la personne qui s’occupe de l’accueil. Je lui ai dit que j’étais perdant et que je cherchais quelqu’un pour m’aider. J’ai rencontré ensuite Jean-Christophe Sarrot., le responsable du secteur création d’activité. J’avais réfléchi à mon projet. A Alice, ils respectent le libre choix des personnes. Ils n’ont pas le prétention de vous indiquer le meilleur schéma, il sont là pour vous accompagner éventuellement aussi dans vos bêtises. Ils vous appportent du soutien.

A la fin de 1997, j’ai participé à Alicee à un stage de création d’entreprise. Nous étions huit personnes différentes. Toutes les expériences ont été positives. Tout le monde n’était pas décidé à créer son activité. Cela m’a permis de me remettre en question. Mais tout de même à partir de ce stage j’ai eu envie de positiver mon expérience antérieure et de réaliser vraiment mon projet de création d’entreprise. La petite société que je viens de créer, c’est une petite société CMF informatique qui propose aux personnes de monter leur propre ordinateur, ainsi que de la maintenance et de la formation. Je fais de la publicité dans les boîtes à lettres, dans les centres commerciaux. Cela commence à marcher. Pour monter cette société, j’ai eu un prêt de l’Adie. Par ailleurs, après le stage d’Alice, on a fondé avec d’autres stagiaires une association Graines d’entreprises. Son objectif est d’aider des créateurs d’entreprises à développer leur projet.

Ici, je trouve que l’on peut avoir une aide au départ. Il y a des aides sociales que l’on a envie de retourner à la société, par exemple, je serai content de payer des impôts parce que de cette manière, je rendrai ce que j’ai reçu. Tant que les personnes ne perçoivent pas cela, elles font erreur. Il faut savoir faire partie de la société. Ce qui nous fait trouver une solution est l’espoir que les choses iront mieux demain. L’espoir, on le trouve dans la réalité, toute les totalités existent. On aperçoit des réalités différentes. je remercie ma grand-mère de nous avoir appris à voir la « lumière dans l’obscurité ». Même si des choses ne marchent pas. Il y aura d’autres schémas à dessiner. Il y a ce projet que je construis, il peut y en avoir d’autres. Je ne me réduis pas à ce projet. On ne se réduit jamais à son projet. Monter cette entreprise, cela obéit à une philosophie de la vie. La liberté la plus importante, c’est la liberté de choix. Le pire pour l’être humain, c’est de ne pas avoir de défi à relever.

Les personnes qui se trouvent dans ma situation, on peut le voir de façon négative ou de manière positive. Il y aura toujours seulement un élément, qui compte, c’est la personne elle-même. La personne doit se construire son histoire. Il faut sentir l’intérêt de s’en sortir. Comme un désir. Moi-même, Je me sens, comme si j’avais 18 ans. Aujourd’hui, je suis encore au RMI, je touche 354 F par mois, ma femme perçoit 4000 F, une allocation d’handicapé et j’ai mes 3 enfants qui marchent bien en classe, l’une fait de la génétique, l’autre de l’informatique, le dernier aura une orientation professionnelle. Pour vivre et avoir la force de faire ce parcours, le soutien de ma famille a été très important.

{{Chapitre V

PROMOUVOIR UN DÉVELOPPEMENT SOLIDAIRE

L’action sur le tissu local}}

« Nous avons toujours eu deux perspectives, accompagner la personne et inscrire notre travail de lutte contre l’exclusion dans une dynamique économique locale », explique Claire Faure, ancienne secrétaire générale d’Alice.

De nombreux éléments dans l’histoire d’Alice témoignent de cette cohérence d’ensemble. D’abord à travers la volonté de mobilisation des entreprises, puis par le biais de la création d’outils financiers pour le soutien à la création d’entreprise. Et également à travers la mise en place actuelle d’une entreprise dite d’utilité sociale. Autre point d’orgue de l’action d’Alice : l’engagement de la société civile, comme le prouve le travail des bénévoles qui accueillent et suivent des personnes en difficulté et l’implication du réseau associatif local, comme force de proposition et d’action.

Autour de ces grands axes pour une société et une économie plus solidaires, les résultats ont-ils toujours été à la mesure des objectifs ou des espoirs que pouvaient susciter les initiatives prises ? Le bilan est partagé, mais l’idée qui est, et qui demeure centrale dans la problématique de l’association, se poursuit : il n’y a pas d’accompagnement sans inciter la société à s’impliquer. Les engagements d’Alice pourraient avoir valeur d’exemple : ce qui se joue, c’est une autre façon de concevoir la création d’emplois et d’activité dans un développement plus respectueux des hommes où se côtoient les exigences du marché, l’insertion des personnes, depuis longtemps sans travail, grâce à l’exploration de nouveaux gisements d’emplois, de nouveaux concepts d’entreprises, des financements innovants et de nouvelles proximités humaines. à l’échelle d’une région, d’une ville, ou d’un quartier. Dans sa volonté de faire coexister au cœur de son travail toutes les dimensions d’une économie solidaire, le marché, l’engagement de l’Etat et le bénévolat Alice est un acteur de ce mouvement.

 

DES ENTREPRISES PLUS CITOYENNES

Faire avancer des rencontres entre « deux mondes »

Lorsqu’Alice organise des stages en entreprises pour les demandeurs d’emploi, c’est pour leur permettre de retrouver un emploi, c’est aussi l’occasion d’offrir l’opportunité à ceux qui sont exclus du marché du travail de rentrer en contact avec le monde salarié. L’association a bâti ainsi un réseau de plusieurs entreprises qu’elle qualifie volontiers de « réseau de personnes à personnes ». Chaque année, ces sociétés accueillent des stagiaires pour une durée variant de trois jours à un mois et répondent à une « enquête » sur la situation de l’emploi dans leur entreprise, à raison de deux ou trois fois dans l’année. Ces stages et ces enquêtes sont conçus, comme une rencontre approfondie entre « deux mondes », où des chômeurs perçoivent ainsi mieux la réalité du travail, voire la démystifient ; ils peuvent être l’occasion, pour certains stagiaires, de trouver un contrat de travail. La moisson des emplois n’est pas toujours magnifique, mais il arrive que quelques embauches s’offrent à la clé, si la demande rencontre les compétences…

Dans le même esprit, des responsables d’entreprise ont participé et prennent toujours part à des jurys professionnels à l’occasion des stages de « développement personnel et projet professionnel » ou plus régulièrement dans le cadre des ateliers de recherche d’emploi. A cette occasion, les stagiaires d’Alice présentent devant deux responsables d’entreprises leur projet ; il s’agit d’une sorte d’entretien d’embauche fictif.

Pour mettre en œuvre ces jurys, Alice a tissé un réseau de personnes prêtes à y participer. « Ainsi, raconte Martine Martin, responsable d’un cabinet d’outplacement à Cergy-Pontoise, à chaque fois, cela me permet de nouer des relations avec ces demandeurs d’emploi. En général, suite à cet entretien, je leur propose d’utiliser la logistique de notre entreprise pour leur recherche d’emploi (documentation, presse et téléphone)". Environ deux tiers des personnes répondent à cette proposition.

La constitution de ce réseau est le fruit de contacts lents et longs. Ce travail reste toujours un peu fragile : d’une année sur l’autre, certaines entreprises peuvent disparaître, tandis que d’autres entrent en lice pour accueillir des stagiaires ou participer aux jurys professionnels. Il suffit qu’un directeur des ressources humaines s’en aille, qu’un nouveau chef du personnel arrive et l’engagement de l’entreprise peut vaciller. L’esprit citoyen des entreprises a-t-il tout de même avancé ? « Ces dernières années, commente Antoine Kerhuel, les responsables des sociétés commencent à avoir de nouvelles images sur les chômeurs, les représentations changent, les personnes sans emploi ne sont plus considérées comme des fainéants. »

Encadré

Entreprendre pour l’insertion

Alice avait conçu en 1995 l’association Epi (Entreprendre pour l’insertion).

Au départ, cette structure était essentiellement un regroupement d’entreprises, petites, moyennes et grandes qui s’étaient rassemblées pour faire avancer l’insertion des personnes en difficulté. Cette volonté s’est traduite, le plus souvent par des propositions de stages organisés par le truchement des missions locales. « En ce qui concerne de véritables embauches de chômeurs, explique Johan Leys, directeur des ressources humaines dans une entreprise de connexions électriques et responsable d’Epi, ce sont surtout des petites sociétés qui l’ont fait et qui ont créé des postes avec à la clé des formations. Dans les grandes entreprises, seul le secteur de la grande distribution a proposé des emplois ». Aujourd’hui, les options de l’association Entreprendre pour l’insertion se sont modifiées dans le cadre du Plie (Plan local d’insertion pour l’emploi) de Cergy-Pontoise : le soutien à la création d’activité est devenu une priorité. Epi, dont Alice a dû se retirer du conseil d’administration, s’est ainsi éloigné des conceptions de travail de l’association dans ce domaine.

Une enquête auprès des comités d’entreprise

Au cours de l’année 1997, Alice a mis en œuvre une étude sur l’éventualité d’un partenariat local avec les comités d’entreprise. « Le choix d’une enquête auprès des CE s’explique, témoigne Antoine Kerhuel, parce que ces structures sont à l’interface entre les directions et les salariés, et paraissent bien placées, pour contribuer à bâtir de nouvelles actions pour l’insertion professionnelle et sociale des personnes en difficulté ». Pour réaliser cette enquête : Alice a réalisé des entretiens avec des représentants des salariés dans 12 sociétés de Cergy-Pontoise. Cet ensemble constitue un échantillonnage assez diversifié comprenant des sociétés para-publiques et des grandes et des moyennes entreprises privées (CIC et AMP de France). Au total, ces sociétés emploient plus de trois mille salariés. Des élus de CE, sans étiquette ou syndiqués, des délégués du personnel et délégués syndicaux ont été interviewés.

Quels sont les principaux enseignements qui ont pu être dégagés de cette enquête ? Si l’emploi est au cœur des préoccupations de personnes syndiquées à l’intérieur d’un CE, l’insertion professionnelle est perçue comme relevant des autres ou de l’extérieur. Mais, des perspectives d’action, des rencontres, des témoignages, des manifestations sont envisagée à partir de cette enquête ; plus concrètement, des comités d’entreprise pourraient aider à la mise en œuvre de services de proximité (lavage, repassage, etc.) auprès des salariés de leur entreprise, bien que beaucoup de syndicalistes soient critiques sur ce type d’emploi qu’ils jugent trop précaires.

 

 

SUSCITER UNE ÉCONOMIE SOLIDAIRE

Mettre en place des financements innovants

En 1993, des membres d’Alice mettent en place une Cigale (Club d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne). Dans le même esprit, mais cette fois en répondant à la demande d’institutions, la Caisse des dépôts et consignations et la Direction du travail qui souhaitent créer un dispositif d’appui financier à l’insertion par l’économique ; Prisme 95 verra le jour en 1995. Par là même, Alice cherche ainsi à relayer son secteur création d’activité en démarrage.

Le principe des clubs Cigale est simple : plusieurs personnes se réunissent pour collecter une épargne mensuelle personnelle. Avec cet argent, les adhérents de la Cigale vont investir dans des sociétés (SARL, SA) des parts de capital. Ces entreprises se situent généralement à proximité. Les adhérents du club Cigale accompagnent les porteurs de projets. Ces investissements sont destinés aux petites entreprises en création, dont le but social ou environnemental ou culturel est clairement affirmé. Aujourd’hui, quel bilan fait le club Cigale de Cergy-Pontoise ? Pour Alain Bernard, « notre Cigale a financé plusieurs projets depuis sa création, mais avec les créateurs d’activité à Alice, il y a toujours eu un hiatus, simplement parce que les entreprises que montent, la plupart du temps, ces personnes au chômage ne sont pas capitalisables : ce sont, en général, des entreprises individuelles dont le statut ne permet pas que nous y investissions de l’argent ». La Cigale est inadéquate pour les créateurs d’activité accueillis par l’association ; les résultats, de ce point de vue là, restent en deçà des espoirs suscités par cet outil financier.

De son côté, Prisme 95 est destiné à consentir des garanties pour des entreprises d’insertion, des sociétés à « vocation solidaire » (qui ont une politique d’embauche des personnes sans emploi) et des chômeurs-créateurs d’entreprise, afin qu’ils obtiennent des prêts bancaires. Très vite cet outil s’est avéré très complémentaire du secteur création d’activité de l’association ; au départ, cet organisme était intégré à Alice, aujourd’hui, cette structure est devenue autonome, tout en travaillant en étroite relation avec elle. Cet outil de garantie financière apparaît bien adapté aux créateurs d’activité accueillis et suivis par Alice.

Une enquête sur le partage du temps de travail

En 1994, Alice lançait avec le Conseil régional d’Ile-de-France et le Réseau de l’économie alternative et solidaire (Réas), financée par la Fondation de France une étude sur « le partage volontaire du travail ». Enquêter sur ce sujet relevait encore à l’époque de la gageure. Certes, le débat se faisait déjà jour avec des personnalités comme Pierre Larroutourou et la loi quinquennale inscrivait un certain nombre de dispositions sur le temps partiel. Mais rien d’autre. Pour Alice, « il était nécessaire de tester la réceptivité du milieu local, entreprises, administrations et particuliers à une telle perspective ». Et en tous les cas, de vérifier si cette piste était jouable sur l’agglomération de Cergy-Pontoise.

Au-delà de cette enquête, parmi les hypothèses de travail, l’association envisageait de créer un club de volontaires, une sorte d’agence, pour le partage du travail. De quoi, était-il question au juste ? « Trouver simultanément 100 personnes libérant 50 % de leur emploi et 50 chômeurs susceptibles d’occuper les postes ainsi remis sur le marché ». Le principe reposant aussi sur l’idée de relier le monde de l’entreprise à la vie locale.

Quelles furent les conclusions et quels furent les résultats de cette étude menée en 1995 ? « Dans nos interviews, nous avons constaté l’ignorance, le rejet ou l’incrédulité plutôt que l’enthousiasme », témoignent les responsables de l’étude. Toutefois, selon les milieux auxquels s’adressait l’équipe en charge de l’enquête, les réponses révélaient des nuances d’importance : « au sein des milieux économiques, peu d’alliés objectifs ont été repérés, tandis que dans le milieu associatif, une conscience forte de ces questions se dégageait, parce que pour beaucoup de ces structures, il faut aussi remettre en cause les lois du système économique qui ont produit cette exclusion ». Malgré cette forte prise de conscience, en raison du peu de convictions des décideurs économiques sur Cergy-pontoise, il paraissait prématuré de passer directement à une phase opérationnelle du projet.

Ces perspectives, aujourd’hui, devraient, pouvoir trouver plus d’échos, à la faveur de la loi sur les 35 heures parce que, comme concluait l’étude, « on peut faire l’hypothèse que l’attitude défensive actuelle des entreprises rencontrées pourrait bien recouvrir une résistance relativement superficielle au changement, qu’une impulsion politique forte serait susceptible de lever. Les points d’appui existent ou peuvent rapidement se faire jour ».

 

 

Créer des « entreprises d’utilité sociale »

Alice a lancé, à la fin de l’année 1996, une étude pour ouvrir des pistes pour le développement d’activité de proximité à Cergy-Pontoise ; quels besoins peuvent émerger dans les domaines du tri sélectif, du portage de journaux, des transports collectifs et dans celui de l’animation ? Des marchés, suffisamment porteurs, pourraient-ils se dégager pour mettre en place des « entreprises d’utilité sociale » ? Ces dernières devront répondre à un besoin identifié comme « dormant », et seraient donc en mesure d’embaucher de manière pérenne des salariés. « Les personnes que nous souhaiterions employer dans ces entreprises, explique Claire Faure, ce sont des personnes au chômage, capables de travailler immédiatement, mais incapables de supporter le stress qu’impose les entreprises classiques, et souvent considérées comme hors champ, à cause de leur âge ou de leur nationalité ». Ces sociétés d’un type nouveau pourraient s’adresser, notamment au public accueilli par l’association, « tout le monde n’a pas la carrure de créer son propre emploi », précise Claire Faure.

D’après l’étude menée par Alice, le marché révélé comme le plus prometteur d’emploi est le transport social. Aujourd’hui, Alice, la régie de quartier Saint-Christophe-service-plus et Vexin-insertion-emploi viennent de déposer les statuts de l’association MOB-emploi 95 dont l’objet est de développer un parc locatif de mobylettes pour donner au plus grand nombre accès à des moyens de transport. Des embauches verront le jour lorsque les moyens financiers l’autoriseront en 1999.

 

MOBILISER LA SOCIETE CIVILE

 

L’engagement bénévole

Une des premières préoccupations d’Alice, dès sa création fut de mobiliser des bénévoles pour accompagner les chômeurs : « c’était un projet un peu utopique, mais c’est ce qui nous intéressait », confie Alain Bernard, un ancien administrateur d’Alice. Utopique ? Peut-être. Pour les responsables de l’association, dans l’accompagnement, se joue la participation de citoyens à leur ville, à leur quartier, « pour faire vivre la démocratie locale ». Il s’agit aussi d’une « démarche éducative pour tisser une société plus solidaire et c’est une manière de se remettre en cause, de véritablement engager sa personne ».

A l’épreuve du temps, l’accompagnement n’a pas toujours été simple : un certain nombre accompagnateurs, s’ils ont eu de grandes satisfactions, ont tout de même renoncé à poursuivre leur travail parce qu’il exige, une grande attention à l’autre et beaucoup de dévouement Il aura fallu trois années pour que le groupe d’accompagnateurs se stabilise, qu’un recrutement spécifique soit organisé et que des formations à " l’écoute » soient mises en œuvre. Alice aurait-elle perdu, ainsi, selon Alain Bernard « un peu de son utopie » ? N’ y a-t-elle pas gagné en efficacité, comme l’atteste l’organisation actuelle de l’association ? En tous les cas, aujourd’hui sans le travail bénévole, l’association n’aurait pas pu mettre en œuvre son travail d’accompagnement et n’aurait pas les mêmes capacités d’accueil.

Développer des réseaux

Environ, une fois par an, au cinéma Utopia ont lieu des réunions qui traitent de l’emploi et l’insertion. La dernière, qui s’est déroulée en 1997, était consacrée à la réduction du temps de travail. Lieu d’échange et de réflexion, elles réunissent en général une centaine de personnes. Ces rencontres sont aussi une manière d’alerter les habitants.

De même, le journal « Atoutcœur », que publie Alice, qui rend compte des activités de l’association, est envoyé aux partenaires institutionnels. Mais, Alice le distribue aussi dans les boîtes à lettres, le diffuse dans les lieux culturels, les centres sociaux, etc. L’idée étant, entre autres, de donner un visage à l’association, de motiver des personnes pour s’y rendre, de susciter du débat et en filigrane de constituer des réseaux.

Inscrire la solidarité dans le débat politique

A l’occasion des élections municipales en 1995, Alice créait avec d’autres associations locales le collectif Démocratie locale et solidarité. Partant du constat que la démocratie est menacée par le développement de phénomènes d’exclusion, il faut agir à l’échelle nationale et sur un plan local : des mesures doivent être mises en œuvre pour l’insertion. Il faut, donc, faire émerger activement une société plus solidaire, mais aussi une société plus citoyenne garante de la démocratie. C’est autour de ces deux pôles de réflexion et de propositions que Démocratie locale et solidarité interpellera les candidats présents à ce scrutin, organisera des réunions publiques, et fera signer un manifeste par une centaine de personnes, des forces associatives, des travailleurs sociaux, etc., tous impliqués dans la vie de Cergy-Pontoise. Parmi les propositions faites, figurant dans le manifeste, on retiendra, par exemple la demande de gratuité des transports pour les demandeurs d’emploi en difficulté, la mise en place d’un conseil municipal des jeunes, la création d’un comité communal consultatif avec les associations professionnelles de l’insertion sur toutes les questions concernant l’exclusion, etc.

Au-delà, ces partenariats associatifs avaient aussi pour objet de renforcer les composantes associatives locales en permettant à ce mouvement de déboucher sur une traduction politique renforcée. Le collectif Démocratie locale et solidarité est pour l’heure, en veilleuse parce que ces formes de mobilisation sont complexes à mettre en place, mais aussi pour des raisons financières. Ces formes de contestation, jusqu’à ce jour, ne sont pas financées.

Témoignage

François Galliot est accompagnateur bénévole à Alice. Il est aussi responsable des ventes à la Société française du livre à Paris. Il explique ici l’histoire et les raisons de son engagement.

 

En 1971, j’étais militant à Lutte ouvrière, en même temps, je lisais beaucoup de philosophie, à la même époque je suis allé en Inde. Je ne travaillais pas vraiment. De cette période, j’ai compris et je garde cela en mémoire : les personnes se valent toutes les unes les autres. C’est quelque chose que j’ai pu vérifier, sans cesse après : un tel aurait pu être moi ou j’aurais pu être lui. Aujourd’hui, j’ai un métier, mais je l’ai eu beaucoup plus tard. Je me suis formé sur le tas. Si j’ai pu devenir ce que je suis professionnellement, d’abord être responsable de la comptabilité aux éditions PUF, puis m’occuper de l’administration des ventes aux éditions Nathan et ensuite à la Société française du livre, c’est parce que j’ai essayé d’écouter et de parler différemment aux autres. En partant de l’attention aux problèmes humains et bien sûr en y ajoutant des connaissances techniques.

Quand je suis arrivé à Cergy-Pontoise, j’ai eu envie de faire quelque chose en raison aussi d’un cheminement personnel spirituel mais aussi pour des raisons intellectuelles, presque politiques : affirmer que l’on pouvait vivre en s’engageant avec une volonté de faire quelque chose pour la ville dans laquelle je m’installais. J’avais ce sentiment d’appartenir à une cité. Ici, il y a un réseau associatif très fort.

En 1992, j’ai rencontré Patrice Sauvage, j’ai eu envie de faire de l’accompagnement individuel et social de personnes « qui ne sont pas dans le cadre », comme il me le proposait, non pas pour les normaliser, mais pour les soutenir, bien que j’ai conscience qu’être sans travail et parfois sans famille est pour elles une situation souvent subie.

Je trouve que cette notion de participer à un bonheur commun, en être un des artisans participe d’un devoir d’épanouissement. C’est ce que j’ai trouvé dans la démarche d’Alice, où l’on fait se rapprocher des personnes en situation d’exclusion et des personnes inclues qui marchent côte à côte. Cela repose sur l’idée d’un projet social d’épanouissement collectif. Le devoir de bonheur est repensé en droit et en devoir. Quand on vient d’un beau quartier et que l’on va dans les cités où les poubelles traînent, où il n’y a pas d’ascenceur, on redécouvre très vite cette notion d’interchangeabilté que j’évoquais tout à l’heure. Cette rupture momentanée avec son milieu social crée une tension, un éveil à une forme de conscience, de ce qu’est la vie ; il faut casser la peur de l’autre, la peur de celui qui n’est pas de son milieu social, de celui qui n’a pas la même culture, qui n’a pas les mêmes mots. Il faut toucher du doigt cette différence, comprendre que l’on peut mettre un terme à cette distance par rapport à tous ceux qui ne le font pas. La société ne joue pas son rôle de société ; il se crée des ilôts par quartier, et le bonheur, c’est de lier cela.

Le suivi et l’accompagnement, c’est un chemin ensemble où moi, j’ai à apprendre de quelqu’un qui se trouve dans la détresse. Cette écoute, est réellement enrichissante. Il faut restaurer chez l’autre quelque chose qui se dégrade et ainsi l’aider à mieux appartenir à la société. Mais dans l’accompagnement, tout ne marche pas : il peut arriver, par exemple que la personne suivie manque ses rendez-vous avec le conseiller de l’ANPE. On peut alors penser que c’est un monde que la personne accompagnée ne veut pas rejoindre. On peut aussi avoir peur pour son intimité personnelle d’où le recul parfois nécessaire et d’où la nécessité de fixer des rendez-vous bien rythmés avec la personne accompagnée. Mais, si la personne au RMI veut vivre sa vie ainsi, il faut qu’il le fasse. Au bout du compte, cela peut le satisfaire, les histoires personnelles sont complexes et douloureuses. C’est dans ce sens qu’il faut respecter l’autre.

 

 

 

POSTFACE

 

par Patrice Sauvage

 

 

 

A travers ce reportage sur Alice, auquel Pascale Dominique Russo s’est consacrée avec compétence et enthousiasme, nous n’avons pas tant voulu tresser des couronnes à cette association et à ses fondateurs - beaucoup d’autres initiatives auraient pu faire l’objet d’un tel ouvrage - que proposer les éléments d’une démarche de lutte contre l’exclusion dont d’autres acteurs sur le terrain pourraient s’inspirer, qui pourraient être, comme on dit, « transférés » sur d’autre sites. Cependant, au-delà de cette dimension méthodologique de notre projet, c’est aussi un message d’espérance que nous avons voulu partager : le « sens » qui à la fois fonde les « outils » et s’incarne en eux et dont l’explicitation me paraît nécessaire à la fin de ce livre.

1 - Si on se situe d’abord au niveau de la démarche d’ALICE, le titre de cet ouvrage en illustre bien les deux composantes : l’ancrage dans la personne et dans son identité d’une part, la mobilisation de la société civile et des institutions pour un développement local solidaire d’autre part.

Cette double démarche est loin d’être achevée. En ce qui concerne les personnes, on peut ainsi regretter que la création d’un « club de demandeurs d’emploi » n’ait pu être menée à bien, car il manque ainsi à ALICE une légitimité qui aurait permis à l’association d’aller plus loin dans l’innovation et la revendication, à l’image de la Maison des Chômeurs de Toulouse.

Quant au volet « développement solidaire », il reste au coeur du projet d’ALICE, mais sa mise en oeuvre est fragile car reposant sur des montages financiers encore trop aléatoires. Manifestement, nos institutions sont prêtes à rémunérer l’accompagnement et le suivi des personnes - et c’est un progrès - mais beaucoup moins l’action sur les structures : de ce fait, elles tendent à confiner des associations comme Alice dans la gestion de l’exclusion et les chômeurs eux-mêmes dans cette « sphère d’insertion » où ils tournent en rond comme l’a souligné Robert Castel.

Or, la démarche d’Alice - qu’elle ne parvient pas elle-même à accomplir totalement -, c’est bien d’articuler cette écoute de la personne, la relation humaine dans sa profondeur et sa complexité avec l’action sur le tissu économique et social local, en menant ces deux combats de front, avec autant de professionnalisme d’un côté comme de l’autre. Deux combats, d’ailleurs, qui se pénètrent mutuellement : le travail avec les chômeurs doit se faire au maximum en relation avec l’économie et la société ; le développement local lui-même repose sur des relations humaines, que ce soit avec les chefs d’entreprise, les responsables politiques ou administratifs. A cet égard, il faut prendre en compte le contexte local, avec ses pesanteurs, et ne pas vouloir aller trop vite (nous avons failli en faire l’expérience à nos dépens, à Alice), d’où la nécessité d’une action dans la durée, d’un véritable investissement dans le labourage du terrain local auquel les pouvoirs publics devraient enfin consentir - ce qui ne semble pas être le cas avec la récente loi contre les exclusions -.

2 - En ce qui concerne le sens, la signification profonde d’une telle démarche, l’expérience d’Alice montre que des administrateurs décidés, une équipe compétente et soudée peuvent, moyennant un soutien des institutions locales (pourtant mesuré pour certaines d’entre elles), réaliser… des merveilles (vous attendiez ce jeu de mots !). On compte en effet, un peu partout, des habitants, des dirigeants d’entreprises, des responsables publics qui sont capables d’un autre regard sur les exclus », de se remettre en cause et de se mobiliser ; il y a surtout des chômeurs, des bénéficiaires du RMI, des jeunes « en galère » qui ont en eux un potentiel de créativité et de solidarité qu’ils ne demandent qu’à exprimer, pour peu qu’on leur fasse confiance. A Cergy-Pontoise, « inclus » comme « exclus », nous avons compris la nécessité d’une action à la fois confiante et réaliste : on ne change pas les mentalités, on ne renverse pas le cours de l’exclusion d’un coup de baguette magique, mais par un travail persévérant et une écoute attentive de chacun, qu’il faut essayer de rejoindre là où il est, dans son authenticité, dans sa profondeur.

C’est bien sûr une certaine conception de l’homme qui a inspiré tout ce travail et qui continue de l’inspirer. L’homme n’est pas réductible à la matière et à tous ces conditionnements que lui impose la société. Il y a en lui, en elle, des ressources insoupçonnées qui justifient de lui faire confiance, qu’il ou elle soit chômeur, accompagnateur, responsable d’entreprise, fonctionnaire, élu.

Bien sûr, la réalité est là, avec ses contraintes. Mais la réalité, c’est aussi l’Homme. Merci à vous tous, engagés à différents titres dans Alice, partenaires de son action, d’avoir enraciné en moi, en nous, l’espérance.

Annexe

 

La méthode Autographie-projet de vie

 

 

La méthode Autographie-Projets de vie a été créée par Françoise Bernard il y a plusieurs années et mise en œuvre auprès de publics variés : chômeurs, cadres d’entreprise, enseignants, formateurs, éducateurs, étudiants, élèves… Son objectif est de favoriser chez ceux qui la suivent une démarche qui leur permette de se projeter vers l’avenir et de faire des des choix. Il s’agit d’enclencher un mouvement à partir d’une rencontre de son histoire de vie, dans le cadre d’un travail de groupe, sous la conduite d’un animateur. Savoir où l’on est pour savoir où l’on va, tel peut être énoncé le présupposé sur lequel repose le mouvement dans lequel les stagiaires vont être incités à s’engager. C’est par une rencontre de son histoire de vie, dans une approche différente de celle qu’il a pu vivre, que chacun va chercher à tirer les fils qui lui permettront d’esquisser des projets et de trouver sa réponse aux questions qu’il se pose ou que,

désemparé, il pose autour de lui. Car il s’agit pour lui d’essayer de saisir ce qui peut lui permettre d’avancer, cette motivation au sens éthymologique de ce « qui met en mouvement » ce qu’en une terminologie psychanalytique on appelle le désir.

Ce cheminement, chaque stagiaire va le faire au sein d’un groupe et c’est par la parole échangée avec d’autres, dans la confiance qu’il pourra se voir autrement et trouver une reconnaissance qui lui permettra d’oser se projeter vers l’avenir.

Cette méthode repose sur une pédagogie du détour ; elle a été construite de façon très structurée autour d’outils-jeux qui encadrent et rassurent, favorisant un travail sur soi protégé d’un trop grand dévoilement.

Le premier de ces outils-jeux est le mythe de Thésée. A partir du récit des aventures de Thésée qui pénètre dans le labyrinthe, tue le Minotaure et retrouve le chemin vers la sortie grâce au fil d’Ariane, les stagiaires sont sollicités dans leur imaginaire. A l’instar du héros grec, ils sont invités à découvrir leur propre labyrinthe et à identifier leur Minotaure, à le nommer et peut-être à se préparer à l’affronter, à ce moment du séminaire ou plus tard. A l’écoute des blocages, difficultés, obstacles, peurs… des autres, chacun reconnaît à la fois sa similitude et sa singularité.

Après avor sollicité l’imaginaire mythique, la méthode propose une phase de travail structurée autour d’un autre outil, le Dédaloscope, tableau d’orientation sur lequel chacun pourra inscrire ses « carrières de vie ».

Ce tableau est composé d’un chapiteau qui permet de situer la personne dans sa généalogie et sociologique et de sept colonnes conçues autour des rubriques suivantes :

  • événements significatifs ;

  • études formelles/ informelles ;

  • activités professionnelles/sociales ;

  • ce qui m’a été transmis/ce que je transmets.

Toutes les inscriptions, hormis celles qui concernent la transmission sont portées dans un ordre chronologique. Le Dédaloscope permet de découvrir le palimpseste de la mémoire et de tracer une image plurielle de la personne.

Le travail se fait en quatre temps :

  • un temps d’introspection : chacun remplit son Dédaloscope ;

  • un temps de dialogue ; chaque stagiaire remplit le Dédaloscope d’un autre ;

  • un temps de reconnaissance par le groupe : chacun présente le Dédaloscope de l’autre ;

  • un temps avec l’animateur, moment privilégié de mise au point avant de répartir.

Le Dédaloscope permet une vue synthétique et dynamique de ce qui était ressenti comme un puzzle, voire parfois comme un champ de ruines. Par le repérage de liens, de répétitions, de ruptures, de continuités, établis entre les différentes inscriptions, il facilite l’émergence de fils d’Ariane à partir desquels des projets peuvent être entrevus, esquissés, pressentis. Dans les séminaires organisés pour des stagiaires en recherche d’emploi ou en reconversion professionnelle, le Dédaloscope permet une préparation aux démarches qui acccompagnent les parcours à venir.

Tout d’abord par les liens qu’il met en évidence, par les remarques qu’il suscite dans le groupe, il révèle des savoirs, savoir-faire, qualités relationnnelles que dans les échanges habituels on ne recherchait que dans l’expérience professionnelle. Un violon d’Ingres, une activité sociale, une transmission oeuvent être porteurs d’atouts à exploiter dans la perspective d’un emploi.

Le Dédaloscope est une autre façon d’aborder le bilan de compétences en questionnant son histoire de vie et en l’entendant commentée par les autres, dans une voie de reconnaissance.

Les différentes phases de travail sont l’occasion d’un entraînement à l’écoute, à la prise de parole à deux, en groupe ; elles amènenent à parler de soi, devant des inconnus, préfigurant les difficultés de l’entretien d’embauche. Elles incitent à écrire, voire, dans le cas de publics peu alphabétisés, à entreprendre - parce qu’il y a eu émergence d’une motivation - une remise à niveau en lecture et écriture.

La méthode Autographies-Projets de vie ne se limite pas à l’animation autour du mythe de Thésée et du Dédaloscope qui en est, toutefois le pivôt. Elle est complétée d’autres modalités adaptées aux situations et objectifs des publics concernés - réflexion sur les pratiques professionnelles dans l’accompagnement de projet, orientation scolaire, universitaire ou professionnelle, engagement associatif, projets de vie…

Dans cette démarche, le rôle de l’animateur est déterminant ; en Ariane, il guide mais n’apporte pas les réponses. Il établit les règles du travail en groupe, qu’elles concernent le respect des horaires et des engagements ou celui de l’écoute, de la confidentialité, du maintien des limites dans la parole sur soi, de l’absence d’évaluation, d’interprétation… vers l’instauration d’une confiance nécessaire pour que le groupe travaille et de la reconnaissance de chacun par les autres.

En aucun cas la méthode Autographie-Projets de vie ne propose une nouvelle recette de vie. Elle demande un temps d’appropriation et de maturation. Les performances ne sont pas immédiatement professionnelles mais elles peuvent le devenir assez vite surtout si le mouvement enclenché trouve un lieu d’investissement approprié grâce à un suivi des stagiaires. C’est le cas du dispositif Alice qui, grâce à une coordination rigoureuse de tous les acteurs de l’encadrement et de la formation, permet un accompagnement individualisé tout au long du parcours.

Françoise Bernard

Sources :

Document associé au livre Une économie responsable, plurielle et solidaire. Livret Ressources Documentaires. Editions Charles Léopold Mayer (www.eclm.fr/index.php?id=1).